Un roi sans port sur la Méditerranée : pourquoi Aigues-Mortes a été bâtie dans un marais vers 1241

Les remparts d'Aigues-Mortes et leurs tours, dans le Gard
Les remparts d'Aigues-Mortes (Gard). Photo : Jean-Pol GRANDMONT, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

Vu du ciel, Aigues-Mortes est un rectangle posé à plat dans les marais, entouré d’une muraille continue et percé de portes régulières. Cette géométrie n’a rien d’une coïncidence : la ville a été créée de toutes pièces, vers 1241, parce qu’un roi de France n’avait pas de port sur la Méditerranée.

Le problème de Louis IX est simple à énoncer. Pour embarquer des troupes vers l’Orient, il lui faut un port. Or Marseille appartient à son frère Charles d’Anjou, comte de Provence, Agde à Raymond VII, comte de Toulouse, et Montpellier à Jacques Ier, roi d’Aragon. Aucun accès direct à la mer, donc.

Un échange avec des moines, et une ville sort des marais

En 1240, le roi s’intéresse à un site de marécages salés. Il obtient des moines de l’abbaye de Psalmody la ville et les terres alentour par un échange de propriétés. Pour attirer des habitants dans un lieu aussi ingrat, il leur accorde un privilège considérable : l’exemption de la gabelle, l’impôt sur le sel, qu’ils peuvent prendre sans contrainte.

Le lieu n’était pas vierge. L’exploitation du sel y a commencé dès le Néolithique, et un Romain nommé Peccius avait aménagé les premiers marais salins, laissant son nom au marais du Peccais. En 791, Charlemagne fait ériger au milieu des marécages la tour Matafère, destinée à protéger pêcheurs et ouvriers des salins, et peut-être à donner l’alerte jusqu’à la tour Magne, à Nîmes.

Louis IX fait d’abord aménager une route entre les marais et bâtir la tour Carbonnière, tour de guet qui protège l’accès à la ville. Puis il fait élever la tour de Constance, à l’emplacement même de la tour de Charlemagne, pour abriter sa garnison.

Une tour de six mètres d’épaisseur

La tour de Constance est érigée à partir de 1242 et achevée en 1254. Son diamètre atteint 22 mètres, sa hauteur au sommet de la lanterne est donnée entre 33 et 40 mètres selon les sources, et l’épaisseur de ses murs à la base atteint six mètres.

  • La salle des gardes, au rez-de-chaussée, dont l’accès était protégé par une herse.
  • Une ouverture circulaire au centre, qui donnait sur les sous-sols servant de garde-manger, de réserve de munitions et de cachots, que l’on nommait les culs de basse-fosse.
  • La salle des chevaliers, au premier étage, de structure semblable.
  • Un chemin de ronde étroit, construit dans l’épaisseur du mur entre les deux salles pour surveiller la salle basse.
  • Une terrasse, au sommet, d’où la vue porte sur toute la Camargue.

L’épaisseur de ses murs à la base atteint six mètres.

Le mot gravé dans la pierre

Cette tour a servi de prison. Au XVIIIe siècle, des protestantes y sont enfermées dans la salle des chevaliers. La plus connue, Marie Durand, y entre à quinze ans et n’en sort que trente-huit ans plus tard. Sur la margelle du puits, le mot « résister » est gravé : il lui est attribué, et il est toujours visible.

Le fait s’inscrit dans une histoire plus longue. L’édit de Beaulieu, qui met fin en 1576 à la cinquième guerre de Religion, désigne Aigues-Mortes comme l’une des huit places de sûreté accordées aux calvinistes, ce que confirment la paix de Bergerac en 1577 puis un édit royal en 1597.

DateÉtapeCe que ça change pour la ville
791Tour Matafère élevée par Charlemagnele site est déjà surveillé cinq siècles avant le port
1240Échange avec l’abbaye de Psalmodyle roi devient propriétaire des marais
Vers 1241Création du portla France a enfin un débouché méditerranéen
1242 à 1254Construction de la tour de Constancela garnison royale tient la place
1248 et 1270Départs pour la septième et la huitième croisadela raison d’être du port
À partir de 1272Remparts poursuivis par Philippe le Hardiachevés trente ans plus tard sous Philippe le Bel
Un demi-siècle pour bâtir une ville complète dans un marais.

Deux croisades, puis l’oubli

C’est d’Aigues-Mortes que Louis IX part par deux fois : en 1248 pour la septième croisade, en 1270 pour la huitième, celle de Tunis, où il meurt. Le nom latin Aquae Mortuae est d’ailleurs cité à l’occasion de l’embarquement de 1248.

Le port, lui, n’a pas survécu à la géographie. La mer s’est éloignée, et la ville fortifiée s’est retrouvée à l’intérieur des terres, au milieu des étangs et des salins. C’est ce qui l’a sauvée : plus de port, donc plus d’enjeu militaire, donc pas de remparts démolis pour agrandir la ville.

L’histoire moderne d’Aigues-Mortes comporte aussi une page sombre, que la commune n’esquive pas : le massacre d’ouvriers italiens survenu en août 1893, l’un des épisodes les plus violents de la xénophobie ouvrière en France.

Ce qui a survécu dans les murs

À l’intérieur de l’enceinte, l’église Notre-Dame-des-Sablons a vraisemblablement été bâtie avant les remparts, vers le milieu du XIIIe siècle, à l’époque de saint Louis, dans le style gothique. Devenue collégiale en 1537, elle est saccagée par les protestants en 1575, son clocher est reconstruit en 1634, puis la Révolution la transforme successivement en temple de la Raison, en caserne et en magasin.

La ville vit aujourd’hui de tout autre chose que du transport de croisés. Elle compte 8 699 habitants en 2023, après une forte croissance depuis 1968, et son orientation agricole dominante est la viticulture, dans la petite région dite de la Plaine viticole. Elle appartient à l’aire d’attraction du Grau-du-Roi.

Le cadre naturel reste exceptionnel : incluse dans la Camargue, la commune est drainée par le Vidourle, le canal du Rhône à Sète et le Vistre, et compte trois sites Natura 2000, dont la Petite Camargue.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, tout s’explique. Le plan est orthogonal, hérité des villes neuves du XIIIe siècle, avec des rues qui se coupent à angle droit à l’intérieur d’une enceinte rectangulaire. La tour de Constance se tient à l’angle nord-ouest, isolée, reliée au rempart : elle est plus ancienne que lui.

Autour, les salins dessinent leurs bassins géométriques, et le marais du Peccais rappelle que le sel est ici la ressource d’origine. La ville n’a pas grandi hors de ses murs comme l’ont fait la plupart des cités médiévales, ce qui permet de lire le projet royal dans son état initial, comme à Monpazier ou à Neuf-Brisach, quatre siècles plus tard.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.

Sources : notice d’Aigues-Mortes, Wikipédia en français ; Centre des monuments nationaux.

Questions fréquentes

Pourquoi bâtir une ville dans un marais ?

Parce que le roi de France n'avait pas d'autre accès à la Méditerranée. Marseille appartenait à son frère Charles d'Anjou, Agde au comte de Toulouse et Montpellier au roi d'Aragon.

D'où vient le nom ?

De l'occitan Aigas Mòrtas, « eaux mortes », c'est-à-dire stagnantes. Les habitants avaient pourtant demandé à Louis IX de baptiser la ville Bona per Forsa, « bonne malgré le hasard ».

Quelle est la taille de la tour de Constance ?

Vingt-deux mètres de diamètre, une hauteur au sommet de la lanterne donnée entre 33 et 40 mètres selon les sources, et des murs de six mètres d'épaisseur à la base.

Qui était Marie Durand ?

Une protestante emprisonnée dans la salle des chevaliers de la tour de Constance à l'âge de quinze ans et libérée trente-huit ans plus tard. Le mot « résister », gravé sur la margelle du puits, lui est attribué et reste visible.

Que reste-t-il du port ?

La ville n'est plus au bord de la mer. Les remparts, eux, sont intacts et forment un monument ouvert au public, géré par le Centre des monuments nationaux.
PartagerFacebookXWhatsAppLinkedInE-mail
Retour en haut