Mécanisme remonté en 1999, aucune protection au titre des monuments historiques : la tour Chappe d’Annoux

Une tour du télégraphe Chappe, à Annoux dans l'Yonne
La tour Chappe d'Annoux (Yonne). Photo : Ibex73, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Entre la tour Chappe d’Annoux, dans l’Yonne, et ses deux voisines de Massangis et de Pisy, il y a, selon l’association qui l’entretient, neuf kilomètres de vue nue (un guide touristique parle d’une dizaine). La vue directe est la contrainte qui a le plus pesé sur le tracé du réseau, et c’est pour cela que ces tours sont sur des points hauts.

Celle d’Annoux porte la date de 1809 gravée sur son linteau, et son mécanisme a été reconstruit par des élèves ingénieurs puis remonté en 1999. Elle n’est pourtant ni inscrite ni classée au titre des monuments historiques, alors que sept autres stations du réseau le sont.

Une absence que l’on peut prouver

Ce point mérite d’être établi plutôt qu’affirmé. L’export national des immeubles protégés du ministère de la Culture compte 46 761 notices et constitue un corpus fermé et opposable. Interrogé sur la commune d’Annoux, il rend zéro notice. Interrogé en recherche de texte libre sur le nom Annoux, il rend zéro également. La commune n’a donc aucun immeuble protégé, et la tour n’en fait pas exception.

Le même export permet de dresser la liste de celles qui le sont : Bailly en 1943, Tosny en 1978, Marcy en 1982, Sainte-Foy-lès-Lyon en 1987, Lévignac et Saint-Michel-Tubœuf en 1992, Gradignan en 2012. Sept stations, toutes inscrites, aucune classée. Deux autres monuments sont rattachés au réseau par le texte de leur notice, et tous deux sont classés : la tour de la Babotte à Montpellier (1927) et la tour de Gallargues-le-Montueux (1875), ce qui porte à neuf les notices concernées.

La tour d’Annoux est donc dans une situation singulière : son mécanisme est l’un des rares remis en état de fonctionner, et la tour n’a aucune protection au titre des monuments historiques. Une mise en état ne vaut pas une protection. Nous n’avons pas comparé avec les autres tours restaurées : rien ne permet de dire qu’elle est la seule dans ce cas.

Le conduit de cheminée débouche sous le premier étage, pour que la fumée ne vienne pas voiler les signaux.

Les deux minutes de Paris à Lille, et ce qu’elles mesurent

Un chiffre circule partout à propos de ce réseau : deux minutes pour aller de Paris à Lille. Il est juste, mais il ne mesure pas ce qu’on croit, et la source qui le porte est précise. Une notice du ministère de la Culture écrit que la première ligne créée fut celle de Paris à Lille, qui comprenait seize postes et transmettait un signal en deux minutes.

Un signal, pas un message. Deux minutes, c’est le temps qu’un signal met à se relayer de poste en poste sur seize stations. Pour une nouvelle complète, le Musée de La Poste donne un autre ordre de grandeur : une dépêche venue du Quesnoy parvenait à Paris en une trentaine de minutes. L’écart entre les deux chiffres est tout l’écart entre un relais et un acheminement.

Il faut aussi distinguer trois dates que l’on confond : l’essai réussi du 12 juillet 1793, le décret du 26 juillet de la même année qui adopte le système et nomme Chappe ingénieur télégraphe, et la liaison Paris-Lille opérationnelle en août 1794, avec une première dépêche officielle le 15 août. La démonstration n’est pas l’inauguration.

ÉlémentValeurSource
Date de la tour1809, gravée sur le linteauassociation gestionnaire et presse régionale
Mécanisme remontéen 1999mêmes sources, à un mois près
Distance aux tours voisinesneuf kilomètres de vue nueassociation gestionnaire
Protectionaucune notice pour la communeexport national des immeubles protégés
Stations protégéessept, toutes inscrites, de 1943 à 2012même export
Salaire d’un stationnairede 1,25 à 2 francs par jourMusée de La Poste
Deux notices du même ministère font finir le réseau en 1844 et en 1855, soit onze ans d’écart dans un même corpus opposable.

Des hommes payés pour ne rien comprendre

Le métier de stationnaire est la partie la plus concrète de cette histoire. La paie allait de 1,25 à 2 francs par jour, avec une retenue de salaire pour une ou deux minutes de retard. Claude Chappe cherchait, dit-on, des hommes simples et impassibles.

Et leur ignorance du code était organisée, non pas subie. Les Archives parlementaires en donnent la trace : le 8 fructidor an II, Lakanal assure à la Convention que le Comité de salut public correspond avec les représentants à Lille sans que ceux qui font jouer la machine puissent rien pénétrer. Un stationnaire reproduisait une figure vue à neuf kilomètres et la transmettait à la suivante, sans savoir ce qu’il venait d’écrire.

L’état civil d’Annoux en nomme quatre, dont Philippe Degathier, ancien soldat décrit comme mulâtre invalide, qui dut obtenir l’autorisation du ministre de la Guerre pour épouser une fille du village en 1810. Ce détail administratif dit beaucoup de la condition de ces employés, surveillés jusque dans leur mariage.

Deux chiffres que nous ne donnons pas : le nombre de tours Chappe subsistantes aujourd’hui n’est établi par aucune des sources consultées, la vingtaine qui circule portant sur les tours restaurées et non sur les subsistantes. Et l’année 1844, souvent donnée comme celle du maximum du réseau, n’a été trouvée que sur une encyclopédie en ligne et ses copies, l’association gestionnaire datant les 534 stations et les 5 000 kilomètres du seul milieu du XIXe siècle.

Combien de figures ?

Le nombre de positions codables est lui aussi disputé, et l’écart est instructif. Une encyclopédie en ligne, sous une signature identifiée, donne cent quatre-vingt-seize figures possibles. Une chaîne régionale donne quatre-vingt-dix-huit signaux. Les deux sources concordent en revanche sur les quatre-vingt-douze signaux utiles du code. L’écart tient plutôt au nombre de positions comptées pour le bras principal : avec quatre positions, on obtient cent quatre-vingt-seize figures (4 fois 7 fois 7), avec deux, quatre-vingt-dix-huit, dont six, selon des sites de vulgarisation, réservées au service.

C’est le genre de divergence qu’il vaut mieux exposer que lisser : les deux chiffres sont probablement justes, et ils ne comptent pas la même chose.

Ce que l’on voit d’en haut

Le réseau Chappe est probablement le seul réseau français dont le tracé a été dicté par la ligne de vue, et non par une route, une vallée ou une frontière. Vu du ciel, cela donne une carte de points hauts, où chaque tour n’existe que par les deux qu’elle aperçoit.

À Annoux, le bâtiment entier est un instrument. Le conduit de cheminée débouche sous le premier étage pour que la fumée ne voile pas les signaux. La tour ne protège pas, ne surveille pas un territoire, ne perçoit rien : elle regarde deux points et se fait regarder par eux.

Elle se visite, mais avec une réserve : le site de l’association qui l’entretient porte une mise à jour de mai 2011, et les horaires sont donc à vérifier avant de s’y rendre. Deux notices du même ministère datent par ailleurs la fin du réseau de 1844 et de 1855, onze ans d’écart dans un même corpus opposable, et nous n’avons pas trouvé la date de la décision d’abandon.

Sources : association gestionnaire de la tour Chappe d’Annoux ; France 3 Bourgogne-Franche-Comté ; notice PA00087364 du ministère de la Culture pour la station de Bailly, et export national des immeubles protégés interrogé le 24 octobre 2026 pour le décompte des stations protégées et pour l’absence de notice à Annoux ; Musée de La Poste, fiche sur le télégraphe aérien, lue sur un site miroir, l’original ayant refusé la connexion ; Archives parlementaires pour l’ignorance organisée du code ; lettre de Baudenet d’Annoux du 19 novembre 1818 au ministre de l’Intérieur et état civil d’Annoux, tous deux connus par la page de l’association gestionnaire (http://telegraphe-chappe.com/chappe/annoux.html).

Questions fréquentes

Cette tour est-elle protégée ?

Non, et c'est le fait le plus notable de son dossier. L'export national des immeubles protégés du ministère de la Culture, corpus fermé de 46 761 notices, ne contient aucune notice pour la commune d'Annoux, ni aucune mention du nom Annoux. Le corpus étant fermé et opposable, l'absence vaut preuve : la tour n'est ni inscrite ni classée, et la commune n'a aucun immeuble protégé au titre des monuments historiques. Cet export ne couvre pas les autres protections, comme celles des sites.

Combien de tours Chappe sont protégées ?

Sept stations de télégraphe sont inscrites, aucune n'est classée : Bailly en 1943, Tosny en 1978, Marcy en 1982, Sainte-Foy-lès-Lyon en 1987, Lévignac et Saint-Michel-Tubœuf en 1992, Gradignan en 2012. Deux autres monuments sont rattachés au réseau par le texte de leur notice, et tous deux sont classés : la tour de la Babotte à Montpellier (classée en 1927, le télégraphe Chappe y fut installé en 1832) et la tour de Gallargues-le-Montueux (classée en 1875, surmontée d'une tourelle pour le télégraphe Chappe), ce qui porte à neuf les notices concernées. Le décompte vient de l'export national, interrogé par recherche de texte libre.

Le message Paris-Lille mettait-il deux minutes ?

Non, et la confusion est instructive. La source qui porte ce chiffre est une notice du ministère de la Culture, et sa formulation est précise : la première ligne créée fut celle de Paris à Lille, qui comprenait seize postes et transmettait un signal en deux minutes. Un signal, pas un message. Le Musée de La Poste donne pour sa part une nouvelle venue du Quesnoy parvenant à Paris en une trentaine de minutes. Les deux minutes mesurent donc le relais d'un signal sur seize postes, pas l'acheminement d'un message complet.

Comment fonctionnait le réseau ?

Par la vue directe, ce qui commandait tout son tracé. Entre Annoux et ses voisines de Massangis et de Pisy, il y a neuf kilomètres de vue nue. Le bâtiment lui-même est un instrument : son conduit de cheminée débouche sous le premier étage pour que la fumée ne vienne pas voiler les signaux. Les stationnaires qui manoeuvraient les bras ignoraient le code, et cette ignorance était organisée : les Archives parlementaires rapportent Lakanal assurant en l'an II que le Comité de salut public correspond avec Lille sans que ceux qui font jouer la machine puissent rien pénétrer.

Combien gagnait un stationnaire ?

De 1,25 à 2 francs par jour, avec une retenue de salaire pour une ou deux minutes de retard. Claude Chappe voulait des hommes simples et impassibles. L'état civil d'Annoux en nomme quatre, dont Philippe Degathier, ancien soldat décrit comme mulâtre invalide, qui dut obtenir l'autorisation du ministre de la Guerre pour épouser une fille du village en 1810.
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