Seize roues à eau alignées sur un versant des Alpilles, et des croûtes de calcaire qui ont survécu au bois : elles disent que l’usine s’arrêtait plusieurs mois par an.
La meunerie romaine de Barbegal se trouve à Fontvieille, dans les Bouches-du-Rhône, à environ huit kilomètres au nord-est d’Arles.
Le bois a disparu, le calcaire est resté
Il ne reste aucune roue. Tout le bois s’est décomposé, et ce que les archéologues étudient aujourd’hui sont les moulages de calcaire qui s’étaient formés dessus pendant que l’usine tournait.
L’eau de l’aqueduc, chargée en carbonate, déposait une croûte sur chaque pièce mouillée. Quand le bois a pourri, la croûte a gardé sa forme : ces coquilles creuses sont le négatif exact d’une machine disparue.
Elles sont même bavardes sur les dimensions. Les canaux d’amenée mesuraient 30 à 33 centimètres de large, pour des joues de 17 à 22 centimètres de haut, et les croûtes atteignent 65 millimètres d’épaisseur.
Ce calcaire était d’ailleurs un handicap. Les auteurs calculent qu’une croûte de cinq centimètres ajoutait environ 170 kilos à un canal de bois de deux mètres qui en pesait quinze à vingt, et l’étude de 2024 juge qu’il n’est pas improbable que ce poids ait contribué à endommager une roue. Mais ils concluent aussi que ces dépôts n’étaient pas retirés régulièrement du bois, le caractère fermé des chambres de roues ayant vraisemblablement empêché ce nettoyage.
| Élément | Valeur | Précision |
|---|---|---|
| nombre de roues | 16 | deux files symétriques de huit chutes |
| chambres de roues | 1,10 m sur 4,90 m | 2,40 à 2,60 m de profondeur |
| aqueduc de la meunerie | 9 km | capte des sources karstiques des Alpilles |
| construction | vers 120 à 130 | début du IIe siècle de notre ère |
| fin de l’activité | début du IIIe siècle | les derniers dépôts sont poreux |
| fragments de calcaire étudiés | 142 | 93 rattachés aux canaux, 43 aux roues |
| largeur des canaux d’amenée | 30 à 33 cm | d’après les moulages |
| remplacement des pièces de bois | tous les 3 à 8 ans | étude de 2024 |
Une usine qui s’arrêtait
Le résultat le plus frappant vient d’un article paru dans la revue Science Advances le 5 septembre 2018. Les séries d’isotopes stables relevées dans les dépôts montrent que l’activité du complexe était régulièrement interrompue pendant plusieurs mois.
Cela change la lecture du site. On y voyait jusque-là l’usine qui nourrissait Arles au quotidien, et l’intermittence ne cadre pas avec ce rôle : une ville mange tous les jours, une meunerie qui s’arrête des mois entiers ne peut pas être son seul fournisseur.
Les auteurs proposent donc un autre usage. Le complexe aurait servi à produire du biscuit de mer, ce pain sec qui se conserve, destiné aux ports voisins. Une production par campagnes, liée au calendrier de la navigation, s’accommode très bien d’arrêts saisonniers.
La prudence s’impose sur un point : l’article emploie lui-même la forme du probable. C’est une hypothèse tirée d’une observation solide, pas une conclusion démontrée par un document.
Une ville mange tous les jours. Une meunerie qui s’arrête des mois ne peut pas être son seul fournisseur.
Ce que les dépôts racontent encore
Une seconde étude des mêmes dépôts, publiée en 2024 dans la revue Geoarchaeology, précise le rythme de l’entretien : d’après le communiqué de l’université de Mayence, les roues et les canaux de bois devaient être remplacés tous les trois à huit ans, et une roue a probablement été remplacée par une autre de plus grand diamètre.
Cette substitution a demandé de modifier la pente du canal, relevé à un angle plus faible pour que l’eau monte jusqu’au débordement. Autrement dit, l’installation n’était pas figée : on la réglait, on la corrigeait, on l’adaptait pièce par pièce. Les dépôts étudiés en 2024 ne couvrent toutefois que sept à huit années, à la fin d’un siècle de fonctionnement.
La fin, elle, n’a rien d’organisé. Les derniers dépôts sont poreux et contiennent des empreintes de bois travaillé et de débris, ce qui suggère, écrivent les auteurs, un arrêt non structuré faute d’entretien. Ils rattachent l’abandon à la crise économique et aux troubles militaires et politiques qui frappent l’Empire au début du IIIe siècle.
Après l’abandon, de longs fragments de calcaire arrachés à deux des canaux ont été réemployés comme cloisons dans un bassin, pour un usage industriel que l’étude dit indéterminé. L’un d’eux a fini pris, en remploi, dans une construction de l’Antiquité tardive.
Trois notices, aucune au nom de la meunerie : le secteur est protégé, mais pas sous le nom qui a fait sa célébrité. Les restes de l’aqueduc de Barbegal sont classés par arrêté du 12 juillet 1886, sous la commune d’Arles, et deux autres notices couvrent l’aqueduc et des vestiges romains voisins. Aucune ne nomme la meunerie. Une notice porte par ailleurs encore le IVe siècle comme siècle de construction, datation que la recherche a abandonnée au profit du début du IIe siècle.
Un aqueduc transformé en force motrice
L’histoire hydraulique du site tient en trois temps. Entre 50 et 120 de notre ère, l’aqueduc sud est l’un des deux canaux qui alimentent Arles. Vers 120 à 130, il est dérivé pour alimenter la meunerie neuve, et une branche nord est créée pour la ville.
Fernand Benoit avait fouillé la meunerie de 1937 à 1939. La dérivation, la partie basse du complexe et l’émissaire oriental ont été reprises par une campagne de fouilles programmées dont Philippe Leveau a publié le bilan de six années en 1995, devant l’Académie des inscriptions et belles-lettres, puis les résultats en 2000 dans la Revue archéologique de Narbonnaise.
L’aqueduc de la meunerie mesure neuf kilomètres et capte plusieurs petites sources karstiques au flanc sud des Alpilles. C’est peu pour un aqueduc romain, mais suffisant pour alimenter seize chutes en cascade.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on lit le dispositif que l’on ne comprend pas au sol. Deux escaliers parallèles descendent le versant, chacun composé de huit chambres, et c’est cette symétrie qui donne le compte de seize.
La pente est tout l’ouvrage. Chaque roue rend l’eau à la suivante, et c’est le dénivelé du versant, pas le débit, qui fixe le nombre de machines que l’on peut aligner.
La vue montre enfin ce qui manque. Il n’y a ni roue, ni toit, ni mur debout : seulement les logements taillés dans la pierre et le tracé de l’aqueduc, c’est à dire le creux d’une usine dont tout le reste était en bois.
Sur les 142 fragments de calcaire étudiés, 93 ont pu être rattachés aux canaux d’amenée et 43 aux roues elles-mêmes, six restant indéterminés. Vingt-cinq pièces ont été sciées pour l’analyse, ce qui donne la mesure du travail de laboratoire derrière la conclusion.
La méthode n’est d’ailleurs pas née à Barbegal. La même équipe avait déjà lu les dépôts carbonatés comme archive du fonctionnement d’un aqueduc romain à Patara en Turquie et à Béziers, dans des articles parus entre 2013 et 2016. L’aqueduc d’Arles lui-même a été relu de cette manière dans un article paru en 2025.
À voir autour
- L’aqueduc de Roquefavour : 82 mètres pour le canal de Marseille
- Le pont du Gard : 50 kilomètres de conduite
- La villa de Loupian : 450 mètres carrés de mosaïques
Pour aller plus loin : La rubrique Archéologie.
Sources : Gül Sürmelihindi, Philippe Leveau, Christoph Spötl, Vincent Bernard et Cees W. Passchier, The second century CE Roman watermills of Barbegal, Science Advances, volume 4, numéro 9, 5 septembre 2018, pour les interruptions de plusieurs mois, le biscuit de mer, les cotes des moulages et la chronologie ; Cees W. Passchier, Gül Sürmelihindi, Pierre-Louis Viollet, Philippe Leveau et Christoph Spötl, Operation and decline of the Barbegal mill complex, Geoarchaeology, volume 39, numéro 6, 2024, et le communiqué de l’université de Mayence du 1er juillet 2024, pour le remplacement des pièces de bois et la roue de plus grand diamètre ; Philippe Leveau, bilan de six ans de fouilles programmées, Comptes rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, 139, 1995, et Revue archéologique de Narbonnaise, 33, 2000, pour les fouilles de la dérivation ; Comptes rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, 1938, pour le mémoire de Fernand Benoit ; base POP du ministère de la Culture pour les trois notices de protection ; commune de Fontvieille.

