Au pied d’une falaise de deux cent trente mètres, la Sorgue sort d’un trou d’eau dont personne n’a atteint le point le plus profond à la nage. Le dernier record humain retenu par la littérature scientifique s’arrête à deux cent cinq mètres. Le point le plus bas exploré est à trois cent huit, et c’est une machine qui l’a atteint.
La distinction n’est pas un détail d’érudition : elle est l’histoire du lieu. Le plongeur allemand Jochen Hasenmayer descend à deux cent cinq mètres en septembre 1983, et deux ans plus tard, le 2 août 1985, un engin téléguidé se pose sur un fond de sable à trois cent huit mètres sous le plan d’eau, sans que la note de 2004 puisse dire ce qu’il y a au-delà.
Ce qu’une machine a vu et pas un homme
Trois sources indépendantes l’établissent : une note publiée dans les comptes rendus de l’Académie des sciences en 2004, une fiche de la commission internationale du géopatrimoine, et une revue de la fédération de plongée. Une publication de 2007 attribue d’ailleurs par erreur les trois cent huit mètres à un plongeur, ce qui montre à quel point la confusion est facile.
Le gouffre a ainsi occupé les plongeurs pendant plus d’un siècle, de vingt-trois mètres en 1878 à deux cent cinq mètres en 1983. Les sources que nous avons lues ne disent pas pourquoi les plongeurs se sont arrêtés là. Le robot, lui, n’a pas de marge de sécurité à préserver.
Le débit n’est pas une constante mais une série : 22,19 mètres cubes par seconde en moyenne dans les années 1970, 13,60 de 2020 à février 2025.
Vingt et un mille cinq cent quatre-vingt-dix-neuf jours mesurés
Sur le débit, il est possible d’être précis parce que la station de mesure publie sa série. De janvier 1966 à février 2025, elle compte 21 599 débits moyens journaliers. La moyenne s’établit à 17,34 mètres cubes par seconde, le maximum journalier à 85 le 11 janvier 1994, et le minimum à 3,77 le 27 janvier 1990.
Autrement dit, la source passe d’un étiage à une crue dans un rapport de plus de vingt, et le maximum de 85 est recoupé par la fiche de masse d’eau de l’agence de l’eau, qui écrit un maximum journalier « de l’ordre de 85 » sur la période 1970 à 2009. En mars 2024, un débit instantané de 92,1 mètres cubes par seconde a été relevé.
Ce calcul règle aussi une confusion fréquente. On lit sept valeurs différentes pour le débit moyen, de 17,3 à 23,3 mètres cubes par seconde, et l’on en conclut que les sources se contredisent. Elles s’expliquent pour l’essentiel par des fenêtres différentes. La moyenne de la série 1966 à 2025 tombe au centième sur les 17,3 de la commission internationale du géopatrimoine, qui ne précise pas la période de son chiffre, et les 23,3 d’une autre publication portent sur la période 1878 à 2004.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Dernier record humain retenu | deux cent cinq mètres, septembre 1983 (une plongée vers 250 mètres en 1997 ou 1998 est rapportée sans homologation) | note de l’Académie des sciences, 2004 ; office de tourisme du Pays des Sorgues |
| Plus grande profondeur explorée | trois cent huit mètres, le 2 août 1985, engin téléguidé ; suite du conduit inconnue | note de l’Académie des sciences, 2004 ; fiche IUGS |
| Débit moyen | 17,34 m3/s sur 21 599 jours, 1966 à 2025 | banque hydrométrique nationale |
| Maximum journalier | 85 m3/s, le 11 janvier 1994 | même série, et agence de l’eau |
| Minimum journalier | 3,77 m3/s, le 27 janvier 1990 | même série |
| Site classé | décret publié au Journal officiel du 22 avril 2023 | ministère de la Transition écologique |
Le rang mondial que personne ne donne
La Fontaine-de-Vaucluse est régulièrement présentée comme la cinquième source du monde. Ce rang ne figure dans aucun des cinq textes lus (la note de Gilli et Audra, l’article de Bonacci, la fiche de la commission internationale du géopatrimoine, la fiche de masse d’eau de l’agence de l’eau et le bilan du contrat de rivière des Sorgues), et il circule sur des pages touristiques sans référence. Nous ne le reprenons pas.
Et cette chronique est en elle-même un objet remarquable. Les mesures remontent à 1878, ce qui fait de cette source, selon la commission internationale du géopatrimoine, la plus longue série de débit du monde. Près de cent cinquante années de relevés sur un même point d’eau : ce n’est pas un record de puissance, c’est un record de constance dans l’observation, et les hydrologues y reviennent.
Deux superlatifs sont en revanche attribuables, et ils sont plus intéressants. C’est la première source karstique de France par le débit. Et la commission internationale du géopatrimoine en fait la plus longue chronique de débit au monde, les mesures remontant à 1878 : ce n’est pas la source la plus puissante, c’est la plus longuement observée.
La protection suit la même logique de précision. L’export national des immeubles protégés, corpus fermé de 46 761 notices, rend trois notices pour la commune : l’église, classée par la liste de 1840, les ruines du château, inscrites le 12 janvier 1931, et le pont-aqueduc de Galas, inscrit le 6 novembre 2001. Aucune ne porte sur la source. Celle-ci est protégée au titre des sites : son écrin immédiat l’est depuis 1922, et un décret publié au Journal officiel du 22 avril 2023 a étendu le classement à environ 2 707 hectares et quatre communes.
Un label que le site n’a pas : plusieurs pages touristiques le présentent comme Grand Site de France. Il ne l’est pas. Il est membre du réseau depuis un communiqué de février 2019 et engagé dans la démarche vers le label, ce qui n’est pas la même chose.
Fermé depuis mars 2024
Un point pratique, et il est de taille pour qui envisage d’y aller : l’accès au gouffre lui-même est fermé depuis le 27 mars 2024 pour risque de chute de blocs, et le point de vue a été reculé d’une cinquantaine de mètres. Le département l’a annoncé par communiqué. Aucune source consultée n’établit de lien entre cette fermeture et la crue du même mois, et nous n’en supposons donc aucun.
Reste ce que l’on voit, et qui explique tout le reste. Vu d’en haut, la vasque est un disque d’eau immobile au fond d’un cirque de falaises, à l’extrémité d’une vallée fermée, ce que le nom latin du lieu disait déjà. Rien ne bouge à la surface quand le débit est faible, et le trou paraît mort.
Puis la crue arrive et l’eau déborde par-dessus la lèvre du gouffre, en un torrent qui monte à pleine puissance en quelques jours. C’est le même conduit qui rend 3,77 mètres cubes par seconde en janvier et 85 un autre janvier, quatre ans plus tard.
Sources : Gilli et Audra, Comptes rendus Geoscience, tome 336, 2004, Académie des sciences ; fiche de la commission internationale du géopatrimoine de l’Union internationale des sciences géologiques ; revue de la fédération française d’études et de sports sous-marins, numéro 251, 2013 ; série de débits moyens journaliers de la station de Fontaine-de-Vaucluse, banque hydrométrique nationale, recalculée le 25 octobre 2026 ; fiche de masse d’eau de l’agence de l’eau Rhône-Méditerranée et Corse ; export national des immeubles protégés du ministère de la Culture ; ministère de la Transition écologique et direction régionale de l’environnement pour le site classé ; communiqué du département de Vaucluse pour la fermeture de l’accès.

