Le 23 août 1802, un prisonnier tenu au secret est enfermé dans une forteresse accrochée au-dessus de la cluse de Pontarlier, dans le Doubs. Ancien esclave devenu général et gouverneur de Saint-Domingue, Toussaint Louverture y meurt le 7 avril 1803, dans une cellule dont la fenêtre a été murée. La forteresse qui l’enferme est citée dans les textes depuis 1034.
Le château de Joux, sur la commune de La Cluse-et-Mijoux, se présente lui-même comme le seul exemple en France représentatif de l’évolution de l’architecture militaire sur 1 000 ans. Selon le site officiel du monument, il se trouve à 5 km de Pontarlier et à 15 km de la frontière suisse, et domine d’une centaine de mètres le passage de la Cluse, une brèche naturelle qui permet de traverser le massif du Jura. Il compte aujourd’hui cinq enceintes, 2 hectares de bâtiments, 250 pièces, trois fossés et trois ponts-levis.
Un péage de montagne devenu forteresse des ducs de Bourgogne
La chronologie publiée par le château place en 1034 la première mention écrite du site, sous le nom de Miroaltum. Le site officiel précise qu’il ne s’agissait probablement alors que d’un simple fortin en bois, chargé de contrôler le passage. Les sires de Joux tirent leurs revenus des forêts, des taxes et du péage prélevé sur les marchands et les pèlerins, et reconstruisent peu à peu le château en pierre. À partir du XIIe siècle, il devait compter un donjon entouré de tours rondes et deux enceintes.
Le château change ensuite de mains au gré des mariages et des ventes. Les étapes retenues par le site officiel sont les suivantes :
- 1340 : la seigneurie passe de la maison de Joux à celle de Blonay par mariage ;
- 1410 : Jeanne de Blonay vend le château à Guillaume de Vienne, chambellan du duc de Bourgogne ;
- 1454 : le duc de Bourgogne Philippe le Bon en devient propriétaire ;
- 1486 : construction de la tour d’artillerie « la Rondelle », appelée aujourd’hui tour du Fer à Cheval ;
- 1530 : à la mort de Marguerite d’Autriche, le château passe à Charles Quint et entre dans les possessions de la couronne d’Espagne.
Entre 1616 et 1619, orages, foudre et vents violents laissent la place en ruine, et la tour des munitions explose. Pendant la guerre de Trente Ans, les troupes de Bernard de Saxe-Weimar assiègent le château, qui se rend au bout de quinze jours. Il ne revient au comté de Bourgogne, alors espagnol, qu’avec le traité des Pyrénées de 1659.
Vauban et les cinq enceintes du pré carré
La Franche-Comté devient française avec le traité de Nimègue, en 1678. Le site officiel situe le début des travaux de Vauban en 1679, puis un agrandissement et un renforcement en 1690. L’ingénieur s’appuie sur le rocher et sur les bâtiments existants pour définir cinq enceintes échelonnées et bastionnées, qui combinent l’infanterie et l’artillerie. Joux entre alors dans la défense de la frontière de l’Est, aux côtés des citadelles de Belfort et de Besançon et des forts de Salins. La citadelle de Besançon, bâtie sur un verrou rocheux de la boucle du Doubs, appartient donc au même dispositif que Joux.
Vauban équipe aussi la place pour une garnison de 500 à 600 hommes, selon le site du château :
- des casernes pour la troupe et les officiers, et un logis pour le gouverneur ;
- une chapelle et des magasins pour les vivres et les munitions ;
- un grand puits, dont l’encyclopédie Wikipédia indique qu’il atteignait à l’origine 147 mètres de profondeur ;
- une porte d’honneur sur la courtine de la quatrième enceinte, qui place le château sous la gloire de Louis XIV.
La notice Mérimée du ministère de la Culture résume ce chantier en une phrase : le site est constitué d’enceintes successives, « revu par Vauban qui développa un tracé bastionné pour la quatrième et la cinquième enceintes ».
Mirabeau puis Toussaint Louverture, détenus de la prison d’État
Au XVIIIe siècle, le château devient prison d’État. D’après le site officiel, les bâtiments de la première enceinte et les tours sont transformés en cellules pour des prisonniers enfermés sur lettre de cachet, et les soldats de la garnison servent de gardiens. Joux n’est pas la seule forteresse royale à avoir enfermé des détenus d’État : le fort royal de l’île Sainte-Marguerite a gardé le prisonnier au masque de fer.
En 1775, Honoré-Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau, y est enfermé par lettre de cachet. Selon l’article de Wikipédia consacré au fort, il arrive en mai 1775 dans la tour qui porte aujourd’hui son nom, et obtient vite du gouverneur le droit de se rendre à Pontarlier. Il y rencontre Sophie de Monnier, avec laquelle il s’enfuit en Hollande.
Le prisonnier le plus célèbre arrive en 1802. La page « Joux, lieu de mémoire » du château rappelle qu’après quatre mois de résistance face à l’expédition envoyée par Bonaparte, Toussaint Louverture est arrêté et déporté en France. Il est enfermé à Joux le 23 août 1802, sans procès, accusé de haute trahison et de rébellion. Il est déjà âgé, souffre de blessures de guerre et d’une maladie respiratoire. Chaque matin, il reçoit des biscuits, du fromage, de la viande salée, du vin, du sucre et du café, ainsi que de quoi se chauffer et s’éclairer, mais sa cellule reste froide et humide. Tenu au secret, sans visite ni sortie, il meurt le 7 avril 1803. Haïti proclame son indépendance le 1er janvier 1804.
D’autres détenus suivent. Wikipédia mentionne le poète allemand Heinrich von Kleist, emprisonné du 5 mars au 9 avril 1807. En 1813, les Autrichiens assiègent le château, qui se rend au bout de 21 jours ; le site officiel indique que les prisons ferment alors définitivement leurs portes.
Sous Joffre, un fort semi-enterré sous plusieurs mètres de terre
Après la défaite de 1871 et la perte de l’Alsace-Lorraine, la frontière de l’Est est renforcée selon le système imaginé par le général Séré de Rivières. À Joux, la cinquième enceinte est remaniée et agrandie pour devenir un fort moderne semi-enterré. Le site officiel décrit des bâtiments recouverts de plusieurs mètres de terre, pour amortir les obus et dissimuler le fort à la vue de l’ennemi. À partir de 1880, les travaux sont supervisés par le capitaine du génie Joseph Joffre, futur maréchal.
La notice Mérimée date cette reconstruction de 1879 à 1881 et signale, en 1881, l’ajout de deux casemates cuirassées de type Mougin. Une même montagne porte ainsi, empilées, les réponses successives de dix siècles aux progrès de l’art de la guerre. En 1940, les Allemands assiègent le château, qui se rend au bout de sept jours, et prélèvent tout le métal pour en faire des armes.
Une même montagne porte ainsi, empilées, les réponses successives de dix siècles aux progrès de l’art de la guerre.
| Date | Événement | Source |
|---|---|---|
| 1034 | Première mention écrite, sous le nom de Miroaltum | Site officiel |
| 1454 | Achat par le duc de Bourgogne Philippe le Bon | Site officiel |
| 1679 et 1690 | Travaux de fortification de Vauban | Site officiel |
| 7 avril 1803 | Mort de Toussaint Louverture dans sa cellule | Site officiel |
| 1879 à 1881 | Reconstruction de la cinquième enceinte selon le principe Séré de Rivières | Notice Mérimée |
| 18 juillet 1996 | Classement au titre des monuments historiques | Notice Mérimée |
Un monument racheté en 1968 et en chantier jusqu’en 2030
Le château ouvre à la visite en 1954. En 1968, l’armée le vend au syndicat Pontarlier, La Cluse-et-Mijoux, devenu la Communauté de communes du Grand Pontarlier. D’après la notice Mérimée, le classement du 18 juillet 1996 porte sur le château, y compris la cinquième enceinte et ses fossés, ainsi que sur la batterie de la Rochette. Une inscription de 1949 et un classement partiel de 1958 avaient été annulés.
La Communauté de communes a lancé un programme de valorisation de 2020 à 2030, chiffré par le site officiel à environ 30 millions d’euros. Il prévoit trois espaces :
- un espace d’interprétation « Forteresse et Libertés » sur la construction du château ;
- un musée d’art et d’histoire militaire, avec des armes et uniformes datés de 1717 à 1917 ;
- un musée consacré aux libertés et à la mémoire de Toussaint Louverture, qui doit présenter 75 peintures d’artistes haïtiens données en 2016.
Chaque année, la mort de Toussaint Louverture est commémorée le 7 avril lors d’une cérémonie officielle. En 2026, le château est ouvert tous les jours du 1er avril au 15 novembre, avec une visite guidée à 9,50 euros pour un adulte. Le site prévient que la visite passe par un escalier en colimaçon d’une trentaine de mètres et par des galeries souterraines.
Ce que les sources ne tranchent pas
Plusieurs dates diffèrent selon les sources. Le site officiel donne 1034 pour la première mention du château, alors que Wikipédia la situe en 1039, dans la Vita Mathildis. La tour du Fer à Cheval est datée de 1486 par le château, mais Wikipédia place la construction de « la Rondelle » entre 1393 et 1405. Le siège suisse est daté de 1814 dans la chronologie officielle et de 1815 sur une autre page du même site.
Sur la mort de Toussaint Louverture, le site du château évoque une maladie respiratoire, tandis que Wikipédia parle d’apoplexie et de pleuro-péripneumonie. Enfin, les sources consultées ne disent pas où en est précisément le chantier 2020-2030, ni à quelle date ouvriront les trois musées annoncés.

