Vingt-quatre ans de chantier, de 1810 à 1834, pour compléter la défense de l’embouchure de la Charente. Le fort Liédot, sur l’île d’Aix, a finalement passé l’essentiel de son existence à enfermer des prisonniers plutôt qu’à tirer sur des navires.
Quatre sources officielles s’accordent sur ces deux dates : la notice du ministère de la Culture, le site officiel du monument, la commune de l’île d’Aix et la fiche du Conservatoire du littoral, qui compte elle aussi vingt-quatre ans de travaux. L’ouvrage devait compléter un dispositif protégeant l’arsenal de Rochefort, situé en amont sur la Charente, et dont dépendait une part de la flotte française.
Un fort carré, entièrement casematé
Le plan est celui d’une redoute bastionnée carrée, à quatre bastions, attribué par la notice du ministère à l’ingénieur Thuillier. Le ministère des Armées en détaille l’organisation : plus de quatre-vingt-dix mètres de côté, quatre galeries partant des angles de la cour, quatre casemates de troupe par courtine, un chemin de ronde. La commune de l’île d’Aix donne 8 100 mètres carrés et une garnison de 600 hommes.
Une précision s’impose sur les dimensions, parce qu’un chiffre de la notice officielle prête à confusion. Les 380 mètres de côté qu’elle mentionne désignent l’enveloppe de terre qui entoure l’ouvrage, pas le fort lui-même. Confondre les deux donnerait au fort des côtés quatre fois plus longs qu’ils ne le sont, et une emprise sans rapport avec ses 8 100 mètres carrés.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Durée du chantier | 1810 à 1834, soit 24 ans | notice du ministère de la Culture |
| Plan | redoute bastionnée carrée à quatre bastions | notice du ministère de la Culture |
| Côté du fort | plus de 90 mètres | ministère des Armées |
| Surface | 8 100 mètres carrés | commune de l’île d’Aix |
| Garnison | 600 hommes | commune de l’île d’Aix |
| Protection | classé par arrêté du 8 septembre 1995 | notice du ministère de la Culture |
Le détenu que les sources officielles ne mentionnent pas
Le nom d’Abd el-Kader est parfois associé au fort Liédot. Aucune source officielle ne l’y place. La notice du ministère de la Culture cite les prisonniers russes de 1854 et les communards de 1871, la fiche du ministère des Armées détaille toutes les vagues de détenus, celle du Conservatoire du littoral ne retient que des prisonniers politiques dont Ahmed Ben Bella : aucune ne le mentionne. Le site officiel du monument, qui parle seulement d’un lieu de détention à diverses périodes des 19e et 20e siècles, et la page de la commune consacrée aux personnages célèbres ne le citent pas davantage. Cette mise au point repose sur une absence dans les sources, pas sur une preuve qu’il n’y est jamais venu.
Son itinéraire documenté passe ailleurs : le fort Lamalgue à Toulon, puis Pau en avril 1848, puis le château d’Amboise de novembre 1848 jusqu’au 16 octobre 1852. La mention n’est donc pas reprise ici, faute de pouvoir l’établir.
Le même scrupule vaut pour un autre récit, celui des derniers jours de Napoléon en France, en juillet 1815. Le ministère des Armées les place au fort Liédot, du 12 au 15 juillet. La commune écrit qu’il a passé ses trois derniers jours en terre de France dans la maison du gouverneur, et la page des musées nationaux de l’île présente cette maison comme celle où il a passé ses derniers jours avant Sainte-Hélène. Le chantier courait encore jusqu’en 1834, ce qui donne du poids à la seconde version, mais c’est une déduction : aucune des deux sources ne l’écrit.
Vingt-quatre ans pour bâtir l’ouvrage, et des détenus documentés de 1854 jusqu’en 1961.
Les détenus qui sont, eux, documentés
La liste établie est déjà considérable. En 1854, le fort reçoit des prisonniers russes de la guerre de Crimée, le ministère des Armées parlant d’un millier d’hommes. En 1871 et 1872, plusieurs centaines de communards y attendent leur départ pour la Nouvelle-Calédonie. Pendant la Première Guerre mondiale, ce sont des prisonniers allemands.
Le dernier épisode est le plus connu. De 1959 à 1961, Ahmed Ben Bella, futur président de la République algérienne, et plusieurs de ses compagnons du Front de libération nationale sont détenus au fort Liédot. Ce sont, à ce jour, les derniers détenus de l’ouvrage. Un fort décidé en 1808 pour canonner des navires a donc fini sa carrière pénitentiaire au début des années 1960.
Une île, une prison : l’insularité éclaire probablement cette seconde vie, mais c’est une hypothèse, qu’aucune source officielle ne formule. Un ouvrage militaire accessible seulement par la mer réunissait une garnison déjà en place et des casemates à l’épreuve des bombes, sur une île de trois kilomètres de long.
Du ministère de la Guerre au Conservatoire du littoral
Le fort est aujourd’hui propriété du Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres, la date du transfert variant selon les sources entre 1989 et 1990. La gestion est assurée par la commune, et l’exploitation touristique confiée depuis 2020 à un établissement spécialisé. Il est classé au titre des monuments historiques par arrêté du 8 septembre 1995, la protection portant sur le fort, ses fossés et son glacis.
Un détail rare figure à la notice : une inscription au titre des monuments historiques avait été prononcée le 2 mars 1993, puis annulée, avant que le classement, protection plus forte, ne soit prononcé deux ans plus tard. La notice précise que le dossier de protection et l’arrêté ne sont consultables que sur place, à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie, à Charenton-le-Pont.
L’ouvrage n’est pas vide pour autant. Il abrite une exposition sur le fort Boyard, inaugurée le 24 juillet 2014 par la commune, et un parcours immersif installé dans 400 mètres carrés rénovés de l’un de ses bastions, porté par le Parc naturel marin de l’estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis, rattaché à l’Office français de la biodiversité.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le fort est un carré net posé dans la végétation, à l’écart du village, au nord-est de l’île. Les quatre bastions dessinent les angles, le fossé fait un liseré sombre, et le glacis forme une couronne dégagée qui interdisait toute approche masquée. On voit mieux le dispositif militaire depuis le ciel que depuis la cour.
Autour, l’île d’Aix forme, selon la commune, un croissant de terre de trois kilomètres de long sur sept cents mètres de large, qui se découvre à pied ou à vélo. Les autres fortifications de la rade sont visibles dans le même champ, dont le fort Boyard, posé sur son banc entre Aix et Oléron. Le fort Liédot n’est pas un ouvrage isolé mais une pièce d’un verrou, dont les éléments se répondent d’un bout à l’autre du plan d’eau.
Le fort se visite d’avril à novembre, en autonomie ou avec un guide. Pour un ouvrage qui a mis vingt-quatre ans à sortir de terre et qui a reçu des détenus de 1854 à 1961, c’est une fin paisible.
Sources : base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée du fort Liédot ; ministère des Armées, fiche du portail Chemins de mémoire ; commune de l’île d’Aix ; site officiel du fort Liédot ; Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres.

