Trois cent soixante-dix mètres de long, et pas un seul mur porteur à l’intérieur. La notice officielle donne la raison en une ligne : on y fabriquait des cordages de 195 mètres.
La Corderie de l’arsenal de Rochefort, en Charente-Maritime, a été mise en service en 1670. Elle appartient aujourd’hui à la commune.
Un bâtiment aux dimensions de son produit
La phrase de la notice du ministère de la Culture mérite d’être lue lentement : sa longueur exceptionnelle de 370 mètres, sans aucun mur de refend, est adaptée à la fabrication de cordages de 195 mètres de long.
Tout est là. Ce bâtiment n’est pas long parce qu’un roi voulait une façade spectaculaire : il est long parce qu’un cordage de marine se file en une seule fois, d’un bout à l’autre de l’atelier, et qu’il faut donc un atelier plus long que la corde.
L’absence de mur de refend dit la même chose autrement. Un mur porteur transversal couperait le fil en cours de fabrication. On a donc construit sans, sur 370 mètres. Le chiffre mérite d’être posé avec ses variantes : la notice des monuments historiques dit 370 mètres, celle de l’Inventaire 373, et les documents de médiation du site vont de 374 à 378. Nous retenons 370 parce que c’est le chiffre de la phrase officielle qui établit le lien avec les cordages, pas parce qu’il serait plus exact que les autres.
Reste la question que la notice ne pose pas : pourquoi presque le double de la longueur finale ? Deux éléments sont documentés. Les 195 mètres correspondent à une encablure, soit 120 brasses, l’unité dans laquelle se comptaient les cordages de marine. Et la corde raccourcit quand on la commet, c’est à dire quand on tord les torons ensemble, ce qui oblige à filer plus long que la longueur finale. Aucune source consultée ne chiffre le rapport entre les deux, et nous ne le reconstituons pas.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| longueur du bâtiment | 370 m | notice Mérimée, 373 m dans l’Inventaire |
| murs de refend | aucun | sur toute la longueur |
| longueur des cordages | 195 m | la raison de la longueur du bâtiment |
| mise en service | 1670 | premier atelier de l’arsenal |
| fondation | radeau de poutres de chêne | sol marécageux |
| contreforts ouest | vers 1669 | désordre lié au sous-sol |
| classement | 10 octobre 1967 | dans son état d’alors |
| propriétaire | la commune | affectataire : ministère de la Défense |
Une usine posée sur un radeau
Le terrain ne se prêtait pas à ce qu’on y bâtisse. Colbert avait choisi Rochefort pour son abri et sa protection par les forts des îles voisines, pas pour la qualité de son sous-sol, qui est marécageux.
La solution a été de poser le bâtiment sur un radeau de poutres de chêne, dispositif attesté par deux notices du ministère. C’est une technique de fondation sur sol mou, et elle revient à faire flotter une usine de 370 mètres sur de la vase.
Elle n’a pas suffi d’emblée. Des contreforts ont été adossés à l’élévation ouest vers 1669, sans doute en raison d’un désordre causé par le sous-sol marécageux, selon la formule même de l’Inventaire.
L’architecture porte aussi la marque d’un autre risque, l’incendie. La notice d’Inventaire relève que le pavillon central, formant avant-corps, n’est relié au corps principal que par un étroit passage, afin de limiter les dégâts en cas d’incendie.
Un mur porteur transversal aurait coupé le fil en cours de fabrication. On a donc construit sans, sur 370 mètres.
Du chanvre au comble, la corde au rez-de-chaussée
L’organisation du travail se lisait dans les étages. Le chanvre, venu surtout d’Auvergne et de Bretagne, était stocké et filé dans l’étage de comble, puis commis en cordages au rez-de-chaussée.
Une fontaine a été édifiée en 1676 pour amener l’eau nécessaire à la fabrication des câbles, selon la notice d’Inventaire, qui ne précise pas à quel stade du procédé cette eau intervenait.
Le procédé n’a presque pas bougé pendant un siècle et demi. Il ne change qu’autour de 1820, avec les inventions de l’ingénieur Hubert, chariot monté sur rails, roue de bobinage, machine à filer automatique, puis l’arrivée de la vapeur.
L’État a classé une ruine : l’arrêté du 10 octobre 1967 ne classe pas un monument restauré mais, selon ses propres termes, l’ancienne Corderie de l’arsenal de Rochefort dans son état actuel, bâtiments annexes compris. Le bâtiment avait brûlé en 1944 et n’était pas relevé. La formule dans son état actuel est d’usage courant dans les arrêtés de classement de cette époque : elle désigne ce qui est protégé au jour du classement, ici un bâtiment dont il ne restait que les murs et qui ne sera restauré qu’à partir de 1976. La date précise de l’incendie n’est pas établie : les deux notices du ministère comme la chronologie publiée par le site ne donnent que l’année, 1944, et nous n’allons pas plus loin.
Blondel, une attribution et non une signature
Les plans sont attribués à François Blondel, et la notice cite également Clerville et Le Vau parmi les maîtres de l’œuvre. Cette attribution demande pourtant une précaution que l’Inventaire prend lui-même.
Le champ correspondant porte en effet la mention attribution par travaux historiques. Autrement dit, c’est l’étude savante qui attribue le bâtiment à Blondel, et non un document d’époque qui le désignerait comme auteur.
La nuance n’est pas un détail d’érudition. Elle distingue ce que l’on sait de ce que l’on a reconstitué, et elle est portée par la base officielle elle-même, ce qui est assez rare pour être signalé.
Ce que la vue d’ensemble montre
DD’en haut, le bâtiment ne ressemble à rien d’autre. C’est une barre unique de 370 mètres, d’une seule venue, sans cour, posée parallèlement à la Charente et rythmée côté fleuve par trois pavillons
La vue montre aussi le rapport à l’eau, qui est tout le programme. L’arsenal devait armer des bateaux construits ailleurs, et la corderie est placée pour que sa production rejoigne le fleuve sans détour.
Elle rappelle enfin la discordance d’échelle avec la ville. Rochefort est une ville neuve du XVIIe siècle, tracée au cordeau, et la corderie y tient la place d’un quartier entier.
EEt elle fait comprendre pourquoi le pavillon central se détache du reste. Vu du sol, c’est un décrochement d’architecture ; vu d’en haut, on voit l’étroitesse du passage qui le relie au corps principal, un resserrement voulu pour qu’un incendie ne le franchisse pas
LLe voisinage, enfin, replace le bâtiment dans son usage. Il ne se dressait pas seul : la notice énumère la forge, la fonderie de canons, la fosse aux mâts, la forme de radoub, les magasins à vivres et les logements des personnels, tous bâtis dans le même élan et dans les mêmes marais
À voir autour
- Fort Boyard : un chantier de 1801 à 1857
- Le pont transbordeur du Martrou : une nacelle réglementée comme un téléphérique
- L’ascenseur des Fontinettes : 792 tonnes sur un piston
- Saint-Gobain : l’autre manufacture royale de 1665, celle des glaces de miroirs
Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.
>Sources : base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée PA00104863, pour la longueur de 370 mètres, l’absence de mur de refend, les cordages de 195 mètres, la mise en service de 1670, l’attribution à François Blondel, le classement du 10 octobre 1967, la propriété communale et l’affectation au ministère chargé de la défense ; notice d’Inventaire IA17000294 pour les 373 mètres, la fondation sur radeau de chêne, la répartition des fonctions par étage, les contreforts vers 1669, la fontaine de 1676, les inventions de Hubert, l’étroit passage du pavillon central et la mention attribution par travaux historiques ; arrêté de classement du 10 octobre 1967, reproduit en fac-similé sur culture.gouv.fr, pour la formule dans son état actuel ; dossiers pédagogiques du Centre international de la Mer, source de médiation, pour l’encablure de 120 brasses

