Depuis 1900, la mer de Glace a perdu 150 mètres d’épaisseur : au Montenvers, sa télécabine a dû la suivre

La mer de Glace couverte de moraine vue depuis le Montenvers, avec les cabines de la nouvelle télécabine au premier plan
La mer de Glace et sa nouvelle télécabine, vues depuis le Montenvers en août 2026. Photo : Christian David, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Au Montenvers, à 1 913 mètres d’altitude au-dessus de Chamonix, la descente vers la mer de Glace s’est longtemps faite par un escalier vissé dans le granite. Le long de la paroi, des panneaux marquaient le niveau de la glace en 1985, en 1990, puis en 2010, chacun plus bas que le précédent. Il a fini par falloir déplacer la télécabine elle-même pour continuer à atteindre le glacier.

La mer de Glace, sur le versant nord du massif du Mont-Blanc, est présentée comme le plus grand glacier de France : environ sept kilomètres de langue et un bassin d’alimentation d’environ 40 kilomètres carrés. C’est aussi l’un des glaciers les mieux mesurés d’Europe. Et ces mesures racontent une fonte continue : selon l’avis de l’Autorité environnementale rendu en septembre 2021 sur le réaménagement du Montenvers, le glacier a perdu 150 mètres d’épaisseur depuis 1900 et son front a reculé de 55 mètres au cours de la seule année 2018-2019.

Un glacier mesuré chaque année par les glaciologues de Grenoble

La mer de Glace fait partie des quatre glaciers des Alpes françaises suivis par l’Institut des géosciences de l’environnement (IGE), le laboratoire grenoblois spécialisé dans le climat et la cryosphère, aux côtés de Saint-Sorlin, de Gébroulaz et d’Argentière. Ce suivi alimente le service national d’observation Glacioclim, dont les données sont reprises par le ministère de la Transition écologique dans ses indicateurs sur les glaciers. Selon cette page, les cinq glaciers observés en France ont perdu en moyenne 39 mètres équivalent eau depuis 2001.

Sur la mer de Glace, les glaciologues mesurent l’épaisseur et la vitesse de la glace le long de plusieurs profils transversaux, échelonnés du bas vers le haut. Le plus bas se trouve justement au Montenvers. Plus haut viennent notamment les Échelets, secteur où a été installée la nouvelle gare aval de la télécabine. Les chiffres reproduits dans l’étude d’impact du projet donnent l’ordre de grandeur récent :

  • entre septembre 2018 et septembre 2019, le front a reculé de 55 mètres ;
  • sur la même année, la glace a perdu 6,3 mètres d’épaisseur aux Échelets et 8,1 mètres au Montenvers ;
  • sur la période 1999-2019, la perte moyenne était de 4,4 mètres par an aux Échelets et de 3,4 mètres au Montenvers ;
  • aux Échelets, la glace mesurait encore 120 à 140 mètres d’épaisseur au moment de l’étude.

Sur un temps plus long, l’article Wikipédia consacré au glacier, s’appuyant sur les travaux des glaciologues, indique une perte de 120 mètres d’épaisseur entre 1905 et 2005, et 2,5 kilomètres de longueur perdus entre 1830 et 2010.

Des panneaux datés et des marches ajoutées chaque saison

Pour le visiteur, ce recul a pris une forme très concrète : l’escalier. La grotte de glace du Montenvers est taillée dans le glacier depuis 1946, à l’initiative de Georges Claret, et doit être creusée à nouveau chaque année puisque la glace avance et fond. Mais il faut aussi pouvoir y descendre. Le téléphérique ouvert en 1961, puis la télécabine inaugurée en 1988, déposaient les visiteurs au niveau où se trouvait la glace à l’époque. Ensuite, il fallait marcher.

En juillet 2015, une dépêche de l’AFP reprise par la RTBF décrivait plus de 420 marches entre la gare et la glace, avec des panneaux signalant le niveau du glacier en 1985, en 1990 et en 2010, et encore 70 marches au-delà du repère de 2010. Jean-Marie Claret, exploitant de la grotte depuis 1971, y expliquait qu’à une époque l’équipe ajoutait 15 à 20 marches par an. Chaque palier d’escalier racontait une année de fonte, et il a fini par en raconter trop.

Le décompte n’a cessé de grimper. L’avis de 2021 parle d’un escalier à flanc de roche de plus de 500 marches, complété d’une passerelle, de tapis antidérapants et de bâches posées sur le glacier pour retarder la fonte. Au moment de l’inauguration de la nouvelle installation, la presse régionale évoquait 580 marches à affronter pour rejoindre les équipements.

Chaque palier d’escalier racontait une année de fonte, et il a fini par en raconter trop.

Une nouvelle télécabine, 500 mètres plus haut sur le glacier

Plutôt que d’allonger encore l’escalier, la commune de Chamonix-Mont-Blanc et la Compagnie du Mont-Blanc ont choisi de déplacer l’accès. La nouvelle gare aval a été construite sur la rive gauche du glacier, remontée d’environ 500 mètres dans son axe, là où la glace reste plus épaisse. L’avis de l’Autorité environnementale compare les deux installations :

  • télécabine de 1988 : un pylône, 256 mètres de long, 146 mètres de dénivelé, gare aval à 1 764 mètres ;
  • nouvelle télécabine : six pylônes, 580 mètres de long, 203 mètres de dénivelé, gare aval à 1 696 mètres ;
  • selon la presse régionale, 16 cabines de 10 places et un débit maximal de 1 500 personnes par heure.

La nouvelle remontée est entrée en service le 3 février 2024, d’abord pour les skieurs revenant de la Vallée Blanche, et a été inaugurée officiellement le 18 février 2025. Le gain est immédiat : en 2024, Stéphane Seux, directeur des opérations de la Compagnie du Mont-Blanc, expliquait à Euronews qu’il ne restait qu’une centaine de marches, contre 600 auparavant. Mais le répit est compté. Lors de l’ouverture, une vingtaine de marches séparaient déjà la gare du glacier, alors que la glace arrivait au niveau des fondations au début du chantier, dix-huit mois plus tôt.

L’ensemble du projet dépasse 53 millions d’euros selon l’avis de 2021, dont près de 25 millions pour la télécabine. Le dossier prévoit aussi de démonter l’ancienne ligne et son escalier.

Le Glaciorium, un musée du climat au bord du vide

Le troisième volet du projet est un nouveau Glaciorium, présenté comme un centre d’interprétation international des glaciers et du climat, relié par une passerelle à la gare amont. Il succède à un premier Glaciorium ouvert en 2012 à la place de l’ancien musée de la faune alpine. Plus de 20 millions d’euros sont prévus pour sa construction. Le calendrier initial annonçait une ouverture en décembre 2024 ; en août 2024, Euronews évoquait une ouverture désormais prévue en 2026.

Le site du Montenvers n’a pas attendu le réchauffement pour être un belvédère. Les Britanniques William Windham et Richard Pococke y montent dès 1741, le Temple de la nature y est édifié en 1798 et le train à crémaillère est inauguré le 29 mai 1909. Le tourisme alpin naît alors, bien après la première ascension du mont Aiguille, ordonnée par le roi en 1492. En 2021, selon l’avis de l’Autorité environnementale, le site accueillait quelque 350 000 visiteurs par an, après une baisse de 20 % en dix ans, et le projet visait un retour vers 450 000.

Le paysage visible depuis le belvédère porte d’ailleurs la marque de ce passé glaciaire, comme ailleurs en montagne : c’est la glace qui a creusé les grandes formes du relief, à l’image des trois étages de parois du cirque de Gavarnie, taillés par les glaciers. À la mer de Glace, les parois de moraine grise mises à nu de part et d’autre de la langue montrent le niveau qu’occupait la glace il y a encore quelques décennies.

RepèreChiffreCe que cela signifie
Épaisseur perdue depuis 1900150 mMesure à l’échelle du glacier, citée par l’Autorité environnementale en 2021
Recul du front en 2018-201955 mDavantage que les 35 m par an observés en moyenne entre 1995 et 2015
Perte d’épaisseur au Montenvers en 2018-20198,1 mPlus du double de la moyenne de 3,4 m par an observée sur 1999-2019
Marches avant la nouvelle télécabine580Le chiffre cité lors de l’inauguration de 2025
Coût du projet du Montenversplus de 53 millions d’eurosDont près de 25 millions pour la télécabine et plus de 20 millions pour le Glaciorium
Sources : avis MRAe Auvergne-Rhône-Alpes 2021, presse régionale 2025.

Ce que les modèles annoncent, et leurs limites

En 2020, une équipe de l’IGE emmenée par Vincent Peyaud a publié dans la revue The Cryosphere une modélisation de la dynamique de la mer de Glace. Validé sur les observations de 1979 à 2015, période où le front reculait d’environ 35 mètres par an entre 1995 et 2015, le modèle projette un recul du front de 2 à 6 kilomètres d’ici 2050 selon 26 scénarios climatiques. Il prévoyait que le profil du Montenvers, à 1 627 mètres, pourrait être libre de glace vers 2023, et celui des Échelets entre 2031 et 2035.

Ces projections ont leurs propres incertitudes, que les auteurs détaillent :

  • sur les profils les plus bas, le glacier simulé était en général trop épais par rapport aux observations, avec des écarts allant jusqu’à environ 25 mètres au Montenvers ;
  • l’éventail des scénarios climatiques reste large, d’où une fourchette de 2 à 6 kilomètres de recul ;
  • le recul futur du front dépendra surtout du bilan de masse local, alors qu’entre 1979 et 2008 la baisse de l’apport de glace venu de l’amont expliquait environ deux tiers de l’accélération de l’amincissement.

Autre limite : les chiffres les plus récents cités ici datent de l’étude d’impact, avec une année de référence 2018-2019. Les mesures annuelles de Glacioclim existent, mais leur présentation détaillée glacier par glacier n’est pas reprise dans les synthèses publiques consultées. Quant au nombre de marches, il varie selon le point de départ choisi, la gare, la passerelle ou l’entrée de la grotte, ce qui explique l’écart entre les 420, 500, 580 ou 600 marches cités au fil des ans. Une constante demeure : à chaque nouvelle mesure, la glace est un peu plus loin.

Questions fréquentes

Combien d'épaisseur la mer de Glace a-t-elle perdue ?

L'avis de l'Autorité environnementale de 2021 indique une perte de 150 mètres d'épaisseur depuis 1900. Sur la seule année 2018-2019, la glace a perdu 8,1 mètres au Montenvers et 6,3 mètres aux Échelets.

Pourquoi fallait-il descendre autant de marches au Montenvers ?

La télécabine de 1988 déposait les visiteurs au niveau où se trouvait la glace à l'époque. À mesure que le glacier s'est aminci, il a fallu ajouter des marches, jusqu'à 15 à 20 par an selon l'exploitant de la grotte. On en comptait 580 avant la mise en service de la nouvelle télécabine.

Quand la nouvelle télécabine de la mer de Glace a-t-elle ouvert ?

Elle est entrée en service le 3 février 2024, d'abord pour les skieurs de la Vallée Blanche, et a été inaugurée officiellement le 18 février 2025. Sa gare aval a été remontée d'environ 500 mètres dans l'axe du glacier.

La grotte de glace est-elle la même chaque année ?

Non. Creusée pour la première fois en 1946, elle doit être retaillée chaque année, car le glacier avance de plusieurs dizaines de mètres et fond en surface. Son emplacement suit aussi le recul de la glace.

Qu'est-ce que le Glaciorium ?

C'est un centre d'interprétation consacré aux glaciers et au climat, installé au Montenvers. Un premier Glaciorium existe depuis 2012 ; un nouveau bâtiment, chiffré à plus de 20 millions d'euros, devait ouvrir fin 2024 ; son ouverture a ensuite été annoncée pour 2026.

La mer de Glace va-t-elle disparaître ?

Une modélisation publiée en 2020 par l'IGE projette un recul du front de 2 à 6 kilomètres d'ici 2050. Le glacier ne disparaîtrait pas entièrement à cet horizon, mais sa partie basse, visible depuis le Montenvers, serait libérée de la glace.
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