En 2016, deux services de l’État ont avancé deux décomptes des tours littorales de Corse. L’un en compte 91, l’autre 94. Et la base du ministère de la Culture en annonce environ 150, bâties entre 1512 et 1608.
Ce n’est pas une anecdote administrative : c’est le fait central de ce patrimoine. Un travail scientifique publié en 2020 a recensé les décomptes identifiables et en trouve quatre, qui donnent quatre résultats. Quatre-vingt-cinq chez Prosper Mérimée, en 1840, et pour le début du XVIIIe siècle. Quatre-vingt-onze dans une étude commandée par la direction régionale des affaires culturelles. Quatre-vingt-treize dans un ouvrage de 1990. Quatre-vingt-quatorze selon l’unité départementale de l’architecture et du patrimoine de Haute-Corse, dans une étude de la même année. Cette unité départementale est elle-même placée sous l’autorité de la direction régionale, et la bibliographie du travail de 2020 enregistre les deux rapports de 2016 comme des commandes de cette direction.
Pourquoi personne ne tombe sur le même nombre
L’écart ne vient pas d’une négligence mais d’une définition. Qu’est-ce qu’une tour littorale corse ? Faut-il compter les tours antérieures aux campagnes génoises, celles qui n’étaient pas des tours de guet, celles dont il ne reste qu’une base, celles qui ont été relevées au XIXe siècle ? Selon la réponse, le total bouge de dix pour cent.
Les deux études de 2016 permettraient de trancher, et c’est le problème : aucune n’est accessible en ligne. L’existence d’un inventaire conjoint associant plusieurs services de l’État et la collectivité la même année est attestée, mais son contenu ne l’est pas. Un patrimoine compté quatre fois par des institutions sérieuses, et pas un seul des décomptes consultable dans son détail.
| Décompte | Source | Année |
|---|---|---|
| 85 tours | Prosper Mérimée, chiffre donné pour le début du XVIIIe siècle | 1840 |
| 91 tours | étude commandée par la direction régionale des affaires culturelles | 2016 |
| 93 tours | ouvrage de référence | 1990 |
| 94 tours | unité départementale de l’architecture et du patrimoine de Haute-Corse | 2016 |
| environ 150 tours édifiées | base POP du ministère de la Culture | notice d’une tour protégée |
Quatre sources, quatre décomptes, et deux d’entre eux attribués la même année à deux services du même État.
Le mot génoise n’est pas celui de l’État
Un second écart, plus discret, concerne le vocabulaire. Sur les 33 notices de tours protégées au titre des monuments historiques en Corse, trois seulement portent le mot génoise dans leur titre. Vingt-huit sont dénommées édifice fortifié. La collectivité territoriale et la littérature scientifique, elles, écrivent tours littorales.
Ce n’est pas du purisme. Trois de ces notices datent la campagne principale de construction du XVe siècle, soit avant les campagnes génoises de défense côtière du XVIe. Et plusieurs tours protégées ne sont pas des tours de guet du tout : on trouve parmi elles une maison forte de seize pièces sur trois niveaux, celle où Prosper Mérimée a rédigé le premier manuscrit de Colomba, et une maison-tour de hameau inscrite en janvier 2007. Appeler tout cela génois rassemble sous un nom unique des objets de nature et d’époque différentes.
Le décompte des protections, lui, se refait sur un fichier : l’export officiel des immeubles protégés donne 33 notices de tours en Corse, dont 31 inscrites et 2 classées, et il reste 25 tours littorales de guet une fois écartées les huit notices qui n’en sont pas, toutes inscrites et aucune classée. Elles s’inscrivent dans un ensemble de 337 immeubles protégés en Corse, 206 en Haute-Corse et 131 en Corse-du-Sud. Vingt et une de ces 33 protections datent de la seule décennie 1990.
Il faut ajouter que le réseau n’a pas été bâti d’un coup ni selon un modèle unique. Les campagnes s’étalent sur un siècle, les communautés qui payaient n’avaient pas les mêmes moyens, et les sites imposaient leurs contraintes : une tour sur un cap exposé ne ressemble pas à une tour de fond de golfe. C’est une des raisons pour lesquelles un décompte unique est si difficile à établir : l’objet lui-même n’est pas homogène.
Trois hommes par tour
Ce que l’on sait du fonctionnement est plus solide que les décomptes. L’effectif type était de trois hommes, un chef de tour et deux soldats, chiffre que donnent quatre notices de la base du ministère de la Culture et, pour la tour de la Parata, la garnison de 1617 citée par la Ville d’Ajaccio. L’agence du tourisme de la Corse donne de son côté une fourchette plus large, de deux à six gardiens. La construction était financée par les communautés villageoises, avec un partage des charges avec l’administration génoise, et six notices le mentionnent nommément.
Le plan type est également documenté : trois niveaux, une citerne pour l’eau, une coupole, des mâchicoulis et une guérite au sommet. Les hauteurs vont de 12 à 17 mètres et les diamètres de 8 à 10 mètres, selon l’agence régionale du tourisme, un relevé au laser ayant été fait sur la tour de Miomo en janvier 2016.
Les campagnes de construction s’étalent : plus d’une vingtaine de tours entre 1510 et 1560 selon la base du ministère, puis une accélération entre 1560 et 1620, un document génois de 1573 encadrant la dernière tranche.
Deux récits à écarter : la chaîne de feux qui aurait mis l’île entière en alerte en quelques heures n’est portée par aucune source officielle ni scientifique, et le nombre de tours subsistantes, parfois donné à 83 ou 67, ne repose sur aucune source primaire. Le réseau servait bien à l’alerte, mais sa performance n’est pas documentée.
Un dernier chiffre dit l’état du corpus documentaire : sur les 33 notices de tours protégées, l’état de conservation n’est renseigné que pour deux d’entre elles. Pour un réseau dont on discute le décompte depuis deux siècles, c’est l’indice le plus net de ce qui manque : non pas des tours, mais des fiches à jour.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, ce qui se lit, c’est la variété des implantations plus qu’une ligne continue. Le travail scientifique de 2020 distingue des tours en avancée, en front ou en retrait sur la mer, et en pied, en flanc ou en sommet de relief, et il range le réseau interconnecté parmi les hypothèses, pas parmi les acquis : il parle de l’éventualité d’un réseau et écrit que certaines tours semblent traduire une répartition linéaire. Le chaînage n’est attesté que localement : dans le golfe d’Ajaccio, l’Institut national de recherches archéologiques préventives décrit la Parata comme la première tour, suivie de celle de Capitello.
Les restaurations récentes montrent ce que coûte l’entretien d’un tel ensemble. Une tour de la région d’Ajaccio a été reprise pour près de sept cents mille euros hors taxes, avec héliportage des matériaux et fouille archéologique préalable, et inaugurée en juin 2026. Fait notable, vérifié par recoupement : cette tour n’est pas protégée au titre des monuments historiques.
Un programme européen de coopération a par ailleurs été doté de 6,5 millions d’euros pour la restauration et la valorisation de ces tours, dont près de 1,8 million pour la Corse, selon un document de la collectivité de 2017 qui désigne comme opérations pilotes les tours d’Albo, de Nonza et de Fautea et la mise en scène de celle de Miomo. Dix tours appartiennent à la collectivité territoriale, neuf selon un décret de transfert de 2003, dix selon le décompte actuel de la collectivité : jusque dans la propriété, les chiffres de ce patrimoine ne s’accordent pas.
Sources : Romuald Casier, classification typologique des tours littorales de Corse, publication universitaire de 2020, pour le recensement des quatre décomptes ; base POP du ministère de la Culture et export officiel des immeubles protégés, pour les notices, les dénominations et le décompte des protections ; agence du tourisme de la Corse ; collectivité de Corse ; Ville d’Ajaccio et Institut national de recherches archéologiques préventives, pour la tour de la Parata et la garnison de 1617 ; Prosper Mérimée, Notes d’un voyage en Corse, 1840, note F, pour le chiffre de 85.

