Mille six cent soixante-neuf hectares de côte, et aucune route pour y arriver. La plongée en bouteille y est interdite, la pêche de plaisance aussi : Scandola se regarde depuis un bateau, et c’est tout.
La réserve naturelle de Scandola occupe la façade ouest de la Corse. Son cœur, la presqu’île de Scandola, est sur la commune d’Osani, en Corse-du-Sud, et un second secteur, exclusivement marin, se situe dans l’anse d’Elpa Nera, sur la commune de Galéria, en Haute-Corse. Elle est à la fois marine et terrestre, ce qui était une nouveauté quand elle a été créée.
Une réserve qu’on ne peut pas atteindre à pied
La partie terrestre, 919 hectares, forme une presqu’île au nord du golfe de Porto. Elle n’est accessible que par la mer, et la partie maritime périphérique complète l’ensemble jusqu’à 1 669 hectares.
Cette inaccessibilité est d’abord une géographie : des falaises tombent dans l’eau, et aucune route ne dessert la presqu’île. C’est aussi un règlement : sur la partie terrestre, le débarquement, la randonnée, l’escalade, le bivouac, le camping et le feu sont interdits. La réserve se découvre au départ des ports de Porto, sur la commune d’Ota, de Sagone et de Cargèse, où plusieurs compagnies proposent des promenades à la journée.
L’île de Gargalo, la plus imposante du site, est dominée par une tour génoise. C’est le seul ouvrage humain notable d’un paysage que la réserve a précisément pour objet de laisser tel quel.
| Élément | Valeur | Ce que cela change |
|---|---|---|
| superficie totale | 1 669 hectares | dont 919 hectares terrestres |
| réserve intégrale | 70 hectares | pêche et mouillage interdits |
| création | décret du 9 décembre 1975 | marine et terrestre à la fois |
| patrimoine mondial | 1983 | avec le golfe de Porto |
| Conservatoire du littoral | 502 hectares | état foncier au 1er janvier 1992 |
| plongée en scaphandre | interdite | sur tout le domaine marin |
| accès | par la mer seulement | aucune route ne dessert le site |
Ce que la réglementation interdit
Sur le domaine marin, la liste est précise : plongée en scaphandre autonome, pêche de plaisance, ramassage de végétaux et d’animaux marins, rejet de détritus. Tout cela est interdit.
La pêche professionnelle et le mouillage sont pour leur part réglementés, et complètement interdits dans les 70 hectares de la réserve intégrale. Deux arrêtés du préfet maritime encadrent la pêche professionnelle et le mouillage, ce dernier étant un facteur de dégradation des fonds.
L’interdiction de la plongée peut surprendre dans un site réputé pour ses fonds. Elle se comprend quand on sait ce qui fait l’intérêt de la réserve : des formations construites par le vivant, extrêmement fragiles, qu’une palme suffit à casser.
Les derniers phoques moines de Méditerranée présents en Corse avaient trouvé refuge dans la Scandola.
Des corniches construites par des algues
L’intérêt principal du site réside dans ses bioformations et bioconcrétionnements de surface, les trottoirs à lithophyllum, et dans ses fonds coralligènes. Un trottoir à lithophyllum est une corniche horizontale bâtie par une algue calcaire qui dépose du calcaire à la limite des vagues.
Ces formations offrent des habitats à de nombreuses espèces, pour partie protégées. Un herbier marin à posidonie est par ailleurs suivi depuis la fin des années 1970 au nord de la réserve, dans la baie d’Elbu.
Le site a d’abord été classé pour son intérêt paysager et son degré de naturalité, puis érigé en réserve naturelle nationale pour ses intérêts floristiques et faunistiques, notamment sa contribution à la protection des espèces endémiques en Corse.
Un refuge arrivé trop tard : les derniers phoques moines de Méditerranée présents en Corse avaient trouvé refuge dans la Scandola, avant la création de la réserve. L’espèce a disparu des eaux corses. La protection d’un site n’arrive pas toujours à temps pour les espèces qui en avaient fait leur dernier abri.
Les falaises et leurs nids
Les falaises, peu accessibles, protègent les nids de nombreux oiseaux. Le balbuzard pêcheur, appelé alpana en langue corse, y niche, de même que le cormoran huppé méditerranéen.
S’y ajoutent le puffin de Scopoli, installé sur l’île de Gargalo, le faucon pèlerin et le goéland. Parmi les mammifères qui fréquentent le site, on compte le grand dauphin.
La difficulté d’accès ne suffit pourtant pas. Le succès reproducteur du balbuzard pêcheur, très sensible à la présence humaine autour des nids, baisse fortement depuis 2010 : en 2023, 21 couples n’ont donné que 12 jeunes à l’envol. Le dérangement vient de la mer, au pied des falaises, et le projet de révision du décret prévoit d’interdire tout accès dans un rayon de 250 mètres autour de sept nids, du 15 février au 31 août.
Ce que protège une réserve intégrale
Les 70 hectares de réserve intégrale sont le cœur du dispositif. Dans cette zone, la pêche professionnelle et le mouillage sont interdits sans exception, là où ils sont seulement réglementés sur le reste du périmètre.
Cette zone de non prélèvement a longtemps passé pour un refuge, réputé pour ses populations de mérous bruns et de corbs. Des études récentes nuancent ce constat : ces espèces y diminuent aussi, et l’hypothèse la plus probable retenue par les scientifiques est le dérangement par le bruit des navires, qui pousse les poissons vers les profondeurs.
La réserve est par ailleurs un site Natura 2000, à la fois site d’importance communautaire et zone de protection spéciale, et une aire marine protégée qui pourrait être étendue au site Natura 2000 du golfe de Portu.
Une fréquentation qui pose problème
Le risque principal n’est plus le braconnage mais le nombre : plus de 200 000 visiteurs par an, avec des pointes de 3 000 à 3 500 personnes par jour en juillet et en août. Les pressions documentées sont le mouillage des ancres sur l’herbier de posidonie, le bruit sous-marin, le dérangement de la faune et la friction des navires sur les habitats. La fréquentation est si mal maîtrisée que la réserve a perdu, le 4 décembre 2020, le Diplôme européen des espaces protégés qu’elle détenait depuis 1985.
Le Parc naturel régional de Corse, qui gère la réserve, cherche des solutions de tourisme durable et de valorisation pédagogique et scientifique. L’une des pistes consiste à poser des mouillages écologiques dans les abris naturels périphériques, hors réserve, pour limiter l’impact des ancres sur les fonds.
Le projet de nouveau décret, attendu pour la fin 2026 ou le début 2027, va plus loin : interdiction générale du mouillage à l’ancre de jour comme de nuit, vitesse limitée à 5 nœuds, et une zone de protection intégrale interdite d’accès toute l’année autour de l’île de Gargalo et de la Punta Palazzu.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la presqu’île apparaît comme un bloc rouge posé dans une mer très claire, découpé de criques et d’aiguilles. Le contraste entre cette rhyolite rouge et l’eau est ce qui a d’abord valu au site d’être classé, pour son intérêt paysager et son degré de naturalité.
La vue montre aussi l’absence totale de construction sur la partie terrestre, à l’exception de la tour génoise de Gargalo. Peu de littoraux méditerranéens peuvent en dire autant.
Elle fait enfin comprendre la logique de la protection. Le site est inscrit au patrimoine mondial depuis 1983 non pas seul, mais avec le golfe de Porto, les calanche de Piana et le golfe de Girolata : c’est un ensemble côtier qui est protégé, pas un point. Ce classement n’est pas un acquis : l’UICN suit le bien depuis 2019 au titre de ses sites sous surveillance active, en raison de la dégradation des herbiers de posidonie et de la baisse des nidifications de balbuzard, et une mission d’experts de l’UNESCO s’est rendue sur place du 10 au 12 juin 2026.
À voir autour
- La presqu’île de Quiberon : un isthme de vingt-deux mètres
- L’île de Sein : un mur contre la mer
- La pointe du Raz : des hôtels démolis pour restaurer un site
Pour aller plus loin : La rubrique Vu du ciel.
Sources : décret n° 75-1128 du 9 décembre 1975 portant création de la réserve naturelle de Scandola ; note de présentation non technique et projet de décret révisé, dossier d’enquête publique de 2025 ; réglementation de la réserve publiée par le Parc naturel régional de Corse ; avis du Conseil national de la protection de la nature du 17 janvier 2023 ; Inventaire national du patrimoine naturel ; UNESCO, bien Golfe de Porto : calanche de Piana, golfe de Girolata, réserve de Scandola, inscrit en 1983.

