Le 11 novembre 1902, une foule venue du Roussillon et d’Espagne grimpe le chemin qui part de Casteil, dans les Pyrénées-Orientales. Au bout du chemin se dressent les restes d’un monastère dont les habitants des environs ont fait une carrière de pierre après la Révolution. L’évêque de Perpignan, qui vient de racheter les ruines, en prend ce jour-là officiellement possession.
Selon le récit publié par la communauté qui habite aujourd’hui les lieux, cette foule était estimée à 2000 personnes. L’abbaye Saint-Martin-du-Canigou, fondée au début du XIe siècle par un comte catalan, sortait alors de plus d’un siècle de silence. Ce que le visiteur découvre en 2026, accroché au-dessus des gorges, mêle donc deux époques : une église romane consacrée en 1009 et un ensemble relevé à partir de 1902, dont le cloître refait avec des éléments récupérés.
Un comte de Cerdagne et son frère moine à l’origine du chantier
Le site officiel de l’abbaye attribue la fondation à Guifred II, comte de Conflent et de Cerdagne, arrière-petit-fils de Guifred el Pelut. Il lance la construction avec l’appui de son jeune frère Oliba, moine bénédictin de l’abbaye Saint-Michel-de-Cuxa, dont le cloître a été en partie remonté à New York, qui en devient abbé en 1008. Le lieu n’était pas vierge : la notice Mérimée du ministère de la Culture signale dès le Xe siècle une église dédiée à saint Martin, déjà lieu de pèlerinage.
Les dates de la fondation sont connues par des actes. Dans un compte rendu paru en 1972 dans le Bulletin monumental, consacré à une étude de Mathias Delcor, l’historien Marcel Durliat rappelle que Guifred avait pris sa décision dès le 14 juillet 1007, et que l’évêque d’Elne vient consacrer l’église le 10 novembre 1009, en l’honneur de saint Martin, de la Vierge Marie et de saint Michel archange. La notice Mérimée enchaîne ensuite plusieurs jalons de la jeunesse du monastère :
- 1009 : consécration de l’église du monastère ;
- 1011 : une bulle pontificale reconnaît que l’abbaye relève du Saint-Siège ;
- 1014 : dépôt des reliques de saint Gaudérique, venues de Toulouse ;
- 1043 : le comte Guifred II s’installe lui-même à l’abbaye, où il meurt en 1049.
Le tombeau de Guifred se trouve toujours dans la cour d’entrée, selon la même notice. La date d’une seconde consécration fait débat : Delcor propose un parchemin de 1014 cité dans un inventaire de 1785 conservé aux archives des Pyrénées-Orientales, date que Durliat se dit tenté d’adopter, car la chronique du monastère qui avance 1026 contient déjà plusieurs erreurs et n’est pas sûre.
Deux églises superposées et un clocher à part
La configuration du terrain a imposé une architecture peu commune. L’abbatiale compte deux églises l’une au-dessus de l’autre. En bas, la crypte : Durliat y décrit trois travées orientales couvertes de voûtes d’arêtes qui reposaient à l’origine sur des colonnes, puis six travées occidentales voûtées en berceau, sur des supports en forme de croix. En haut, l’église Saint-Martin, que la notice Mérimée décrit ainsi :
- une nef centrale encadrée de deux bas-côtés, chacun fermé à l’est par une abside, sans chœur ;
- six travées délimitées par des colonnes et des piles cruciformes ;
- trois voûtes en berceau, la voûte centrale étant plus haute que les deux autres ;
- des chapiteaux au décor roman plat, avec animaux, feuillages et moulures.
Sous le maître-autel, un grand chapiteau de marbre est sculpté de scènes de la vie de saint Martin. Le clocher carré, adossé à la façade nord, s’élève sur trois étages et abrite au rez-de-chaussée un passage d’entrée ; il est percé de deux fenêtres cintrées au premier étage et de quatre au second. La communauté présente l’ensemble comme un bijou du premier art roman.
Un séisme en 1428, puis le départ des cinq derniers moines
La prospérité ne dure pas. D’après la notice Mérimée, les guerres du XIVe siècle mettent fin à l’âge d’or de l’abbaye. En 1428, un tremblement de terre renverse le clocher, dont la tour est reconstruite en 1433. La vie monastique se maintient pourtant pendant huit siècles au total, selon le site de l’abbaye.
Une lettre documente la fin. En 1779, l’un des religieux écrit qu’ils ne sont plus que cinq, âgés, et qu’ils ont à peine de quoi vivre ; ils demandent l’autorisation de partir. Le site officiel date leur départ de 1783. L’abbaye est ensuite confisquée à la Révolution, puis rachetée par un propriétaire de la région. La notice Mérimée précise qu’après la Révolution, les habitants des environs se servent des bâtiments comme d’une carrière de pierre. Le texte du millénaire publié par la communauté parle de 120 années d’abandon avant le retour d’un chantier.
1902 : un évêque rachète les ruines et fait appel aux Catalans
Le relèvement porte deux noms dans le récit historique de l’abbaye : le poète catalan Jacint Verdaguer, auteur du poème épique Canigó, pour l’inspiration, et Mgr Jules de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan, pour l’action. Après avoir racheté les ruines, celui que l’on surnomme l’évêque du Canigou lance en 1902 un appel au peuple catalan. La montée du 11 novembre scelle la prise de possession. Le texte du millénaire replace l’initiative dans son contexte : la même année, en France, l’État expulse les religieux.
Le chantier s’étale sur des décennies. À la mort de l’évêque, en décembre 1932, la restauration est déjà bien avancée selon la communauté. En 1952, le père Bernard de Chabannes, moine bénédictin de l’abbaye d’En Calcat, est détaché sur place, où il vit près de quarante années. Il poursuit les travaux avec de nombreux bénévoles et le soutien de la Fraternité des Amis de Saint-Martin-du-Canigou. En 1988, Mgr Jean Chabbert, évêque de Perpignan-Elne, confie l’abbaye à la Communauté des Béatitudes ; le père de Chabannes partage trois années avec ses premiers membres avant de regagner son abbaye d’origine.
En 1779, l’un des religieux écrit qu’ils ne sont plus que cinq, âgés, et qu’ils ont à peine de quoi vivre ; ils demandent l’autorisation de partir.
Côté protection, la notice Mérimée indique un classement monument historique par la liste de 1889, publiée au Journal officiel le 18 avril 1914, puis un classement du site le 30 juin 1927 et une inscription le 22 janvier 1943. L’abbaye est une propriété privée.
| Repère | Donnée | Ce que cela dit du lieu |
|---|---|---|
| Consécration de l’église | 10 novembre 1009 | Le cœur roman date du tout début du XIe siècle |
| Séisme | 1428, tour reconstruite en 1433 | La tour a été rebâtie sur le modèle du clocher primitif |
| Départ des moines | 1783, ils n’étaient plus que cinq en 1779 | Le monastère s’éteint avant la Révolution |
| Prise de possession | 11 novembre 1902, foule estimée à 2000 personnes | La reconstruction démarre par un appel populaire |
| Visiteurs | 30 000 par an | Chiffre avancé par la communauté sur son site |
Monter à l’abbaye en 2026 : à pied ou en véhicule autorisé
L’abbaye domine les gorges au-dessus de Casteil. Le topoguide publié par Tourisme Occitanie situe le départ, à la mairie du village, à 775 mètres d’altitude et l’abbaye à 1 055 mètres. Le site de l’abbaye donne pour le chemin d’accès une distance de 1 600 mètres et un dénivelé d’environ 300 mètres, à parcourir en 30 minutes à une heure de marche. Les voitures particulières ne peuvent pas y monter : il faut réserver un transporteur habilité. La communauté indique accueillir environ 30 000 visiteurs par an.
Comme l’abbaye est habitée, la visite libre n’est pas possible. Les informations pratiques publiées par la communauté :
- visites uniquement guidées, en français, d’une durée d’environ une heure, avec un plan d’aide disponible en 15 langues ;
- plein tarif à 8 euros, tarif réduit à 6 euros, gratuité pour les moins de 12 ans ;
- fermeture annuelle en janvier, et chaque lundi du 1er octobre au 31 mai ;
- tenue couvrant les épaules et les cuisses demandée pour entrer.
Pour situer Saint-Martin parmi les autres monastères de la chaîne, notre page consacrée aux abbayes et sanctuaires des Pyrénées rassemble les reportages déjà publiés sur ce patrimoine religieux.
Ce qui reste incertain sur l’abbaye d’origine
La part exacte du XIe siècle dans ce que l’on voit aujourd’hui n’est pas simple à établir. La notice Mérimée indique que le cloître a été refait au début du XXe siècle avec des éléments récupérés : sa partie basse remonte au XIe siècle, ses galeries supérieures à colonnettes de marbre sont plus tardives. Le visiteur parcourt donc un cloître recomposé plutôt qu’un cloître médiéval conservé tel quel.
La chronologie des consécrations reste aussi discutée. Durliat et l’historien Mathias Delcor, dont il recense l’étude, ne rattachent pas la consécration de 1009 aux mêmes parties de l’édifice : Delcor la lie à la crypte occidentale, Durliat à toute la partie orientale, crypte, église haute et base du clocher compris. Les dates de la fin de la vie monastique varient enfin selon les sources : la notice Mérimée évoque une demande de sécularisation en 1779 et un départ peu avant la Révolution, quand le site de l’abbaye retient l’année 1783. Le chiffre de 2000 personnes montées le 11 novembre 1902 est une estimation rapportée par la communauté, pas un comptage.

