Au nord de Manhattan, dans Fort Tryon Park, un jardin est bordé d’arcades en marbre rose. Sur leurs colonnes, des lions dévorent leurs propres pattes et une sirène tient sa propre queue. Ces chapiteaux ont été sculptés au XIIe siècle de l’autre côté de l’Atlantique, au pied du Canigou, pour une abbaye catalane qui existe toujours.
L’abbaye Saint-Michel-de-Cuxa se trouve sur la commune de Codalet, dans les Pyrénées-Orientales, tout près de Prades. Une partie de son cloître roman est exposée depuis 1938 au musée des Cloisters, l’annexe consacrée à l’art médiéval du Metropolitan Museum of Art de New York. Selon un essai publié par le musée en 2014, le cloître reconstitué là-bas réunit environ 460 fragments, dont 36 chapiteaux d’origine, alors qu’il ne restait que 12 fûts de colonnes pour les porter.
L’histoire de cette dispersion ne commence pas avec l’acheteur américain. Quand le sculpteur américain commence ses achats, le démontage du cloître est déjà presque achevé. L’histoire se termine, en partie, par un mouvement inverse : des arcades données à l’État en 1913, deux chapiteaux remis à la France par le musée new-yorkais, et plus de la moitié du cloître remontée sur place au XXe siècle.
Une abbaye fondée en 878 après une inondation
D’après l’historique publié par l’abbaye, une communauté de moines bénédictins s’installe vers 840 à Eixelada, dans une gorge de la Têt, près de l’actuelle Olette. En 878, une inondation détruit entièrement ce premier monastère et les survivants se regroupent à Cuxa.
En 974, l’abbé Garin consacre la grande église abbatiale, toujours debout. L’abbaye la présente comme la plus grande église préromane conservée en France, reconnaissable à ses arcs outrepassés, en forme de fer à cheval. Au XIe siècle, l’abbé Oliba ajoute le déambulatoire, le clocher et la crypte avec la chapelle de la Crèche.
Le cloître vient ensuite. Au XIIe siècle, sous l’abbé Grégoire, les moines font bâtir une galerie en marbre rose du Conflent. Le Met date l’ensemble conservé à New York des années 1130 à 1140 environ. À l’origine, toujours selon le musée, il mesurait à peu près 156 pieds sur 128, soit environ deux fois la taille de la version new-yorkaise.
Le décor sculpté explique l’intérêt des collectionneurs. Le musée new-yorkais décrit des chapiteaux très variés, taillés à différentes époques du chantier :
- des formes simples, en bloc, presque sans décor ;
- des feuillages en volutes et des pommes de pin ;
- des animaux à deux corps et une seule tête, placés aux angles des chapiteaux ;
- des lions qui dévorent des hommes ou leurs propres pattes avant ;
- une sirène qui tient sa queue.
1791 : les moines partent, les marbres sont vendus peu à peu
La rupture date de la Révolution. En 1791, après la suppression des ordres religieux, les derniers moines quittent Cuxa et l’abbaye est vendue. Le site de l’abbaye résume la suite : la toiture de l’église s’effondre, le clocher nord s’écroule en 1838, et les marbres du cloître sont démontés puis vendus peu à peu.
Une réponse du ministère des Affaires étrangères publiée au Journal officiel le 8 septembre 2003, à la suite d’une question écrite d’une députée des Hautes-Pyrénées, décrit le même mécanisme pour cinq cloîtres français partis aux Cloisters. Vendus comme biens nationaux, ils sont transformés au XIXe siècle en carrières de pierre, en exploitation agricole ou, dans le cas de Saint-Michel-de-Cuxa, en établissement industriel. La plupart de leurs pierres, précise le texte, avaient déjà été achetées par des collectionneurs français ou réemployées dans des constructions modernes.
Le ministère cite l’historien Louis Réau pour attribuer ce vandalisme d’origine non à l’acheteur américain mais « aux propriétaires français de ces monuments ». La même réponse ajoute que, lorsque les achats américains ont commencé, le démontage de ces cloîtres était malheureusement presque achevé.
George Grey Barnard, acheteur de 1907 à 1913
L’acheteur s’appelle George Grey Barnard, sculpteur et collectionneur américain. Selon la réponse ministérielle de 2003, ses achats en France se sont échelonnés de 1907 à 1913. Ils sont aujourd’hui assez bien documentés, notamment grâce à la publication de ses carnets, en 1981 puis en 1987, et à diverses monographies.
L’année 1913 marque un coup d’arrêt. Le ministère cite deux causes et une limite :
- l’intervention du sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, Léon Bérard ;
- l’adoption de la loi du 31 décembre 1913 sur les monuments historiques ; ensemble, elles mettent fin à l’essentiel de l’activité de Barnard ;
- cette activité persiste toutefois de façon limitée jusqu’en 1930, avec par exemple l’achat des arcades de Froville en 1920.
Une partie des pierres de Cuxa n’a pourtant jamais quitté le Conflent. La notice Mérimée de l’église Saint-Pierre de Prades indique qu’en 1913, le sculpteur américain, propriétaire d’arcades provenant de Saint-Michel-de-Cuxa, en fit don à l’État en stipulant qu’elles devaient rester à Prades. Elles furent alors placées contre la façade occidentale de l’église.
D’autres cloîtres du Sud-Ouest sont restés en France. La même année, dans le Gers, le cloître de l’abbaye de Flaran a évité un départ pour New York, grâce à la mobilisation de la Société archéologique du département.
À New York, un cloître reconstruit en marbre neuf autour des pièces anciennes
La collection Barnard a ensuite changé de mains. Le Metropolitan Museum l’a acquise en 1925 grâce à John D. Rockefeller Jr., que la réponse de 2003 désigne comme la fondation Rockefeller. La collection a ensuite été installée à Fort Tryon Park, où elle est exposée depuis 1938. Dans le catalogue du musée, le cloître de Cuxa porte le numéro d’inventaire 25.120.398 à 954 et la mention « The Cloisters Collection, 1925 ».
Ce que voit le visiteur new-yorkais n’est pas une copie conforme. Le Met précise qu’une grande partie de l’architecture du cloître est moderne. Faute de fûts en nombre suffisant, les éléments manquants ont été taillés dans le même marbre rose, extrait spécialement pour l’occasion. Le commentaire audio du musée ajoute que la carrière, proche de Cuxa, a été rouverte au début du XXe siècle, et que des schémas placés aux angles du cloître distinguent les parties médiévales des reconstitutions.
Le musée explique aussi que l’état de ruine de Cuxa avait été représenté par des artistes à l’apogée du romantisme, et que ces images ont fourni des informations précieuses pour rapprocher le cloître new-yorkais de son aspect d’origine. Le résultat mesure 90 pieds sur 78, selon la fiche du musée, et sert de cœur au niveau principal du bâtiment.
| Repère | Donnée | Source |
|---|---|---|
| Fondation du monastère | 878 | Abbaye de Cuxa, Metropolitan Museum |
| Départ des derniers moines | 1791 | Abbaye de Cuxa, Metropolitan Museum |
| Achats de G. G. Barnard en France | 1907 à 1913 | Réponse ministérielle, JO du 8 septembre 2003 |
| Fragments du cloître reconstitué à New York | environ 460 | Metropolitan Museum, essai de 2014 |
| Chapiteaux d’origine à New York | 36 (pour 12 fûts) | Metropolitan Museum, essai de 2014 |
| Classement de l’abbaye, cloître compris | 15 avril 1958 | Base Mérimée, notice PA00103995 |
Le chemin du retour : arcades, chapiteaux et cloître remonté
À Codalet, la reconstruction a pris tout le XXe siècle. L’abbaye indique qu’en 1919, des moines cisterciens venus de l’abbaye de Fontfroide s’installent à Saint-Michel-de-Cuxa. Au fil du siècle, l’église retrouve un toit, les cryptes sont dégagées et plus de la moitié du cloître est reconstituée grâce aux chapiteaux retrouvés.
New York a contribué à ce regroupement. Dans sa réponse de 2003, le ministère écrit que le Metropolitan Museum a récemment remis à la France deux chapiteaux du cloître de Saint-Michel-de-Cuxa, en appui au regroupement sur place des éléments dispersés dans les collections françaises. Le texte ne donne pas la date exacte de cette remise.
Côté protection, la notice Mérimée de l’ancienne abbaye recense un classement par arrêté du 15 avril 1958, qui couvre notamment :
- l’église abbatiale et son clocher ;
- le cloître et son aire ;
- les bâtiments à l’ouest du cloître, la crypte et les restes de la chapelle qui la surmontait.
Le Metropolitan Museum note pour sa part que le monastère abrite de nouveau une communauté de moines. Dans le même département, un autre patrimoine singulier attend à la citadelle de Mont-Louis et son four solaire.
Ce que l’on ne sait pas, et le débat sur la restitution
Plusieurs zones d’ombre demeurent. La réponse ministérielle reconnaît qu’un grand nombre de pièces conservées aux Cloisters n’a pas été identifié avec certitude, malgré les recherches des spécialistes. Les sources officielles consultées ne détaillent pas les achats de Barnard à Cuxa, pièce par pièce, ni leurs vendeurs, et la date de la remise des deux chapiteaux à la France n’est pas précisée. La notice Mérimée de l’église de Prades ne dit pas non plus si les arcades données en 1913 y sont restées ou si elles ont servi depuis à la reconstitution du cloître.
La question de la restitution a été posée officiellement. En mai 2003, la députée Chantal Robin-Rodrigo demandait au gouvernement de réclamer aux autorités américaines le retour de cinq cloîtres, dont celui de Cuxa. Le gouvernement a répondu qu’il ne voyait pas sur quel fondement déposer une revendication officielle, en rappelant que les exportations avaient précédé la loi de 1913 ou le classement des édifices, et que le Metropolitan Museum est un établissement privé à but non lucratif, dont les collections relèvent d’un trust.
Le cloître de Cuxa existe donc aujourd’hui en deux ensembles incomplets : l’un à Codalet, reconstitué à plus de la moitié, l’autre à Manhattan, où il est exposé depuis 1938.
Quand le sculpteur américain commence ses achats, le démontage du cloître est déjà presque achevé.

