Il existe des dizaines de théâtres romains en France. Un seul a conservé son mur de scène debout, avec son élévation d’origine : 103 m de long, 37 m de haut, en grand appareil de pierre. À Orange, dans le Vaucluse, ce mur n’est pas seulement le plus spectaculaire vestige du monument, c’est la raison de sa survie.
Le théâtre est construit sous le règne d’Auguste, au Ier siècle av. J.-C., dans la colonie romaine d’Arausio. La ville a été conquise aux Gaulois de la tribu des Tricastini en 40 av. J.-C. par les vétérans de la IIe légion, et elle connaît un grand essor sous le premier empereur, durant le règne duquel le théâtre est érigé. Il fait partie, avec celui de Bosra en Syrie, des théâtres romains les mieux conservés au monde.
Une façade de 37 mètres, et rien d’autre à voir
Le mur extérieur, ou postcaenum, est d’une sobriété absolue. Il était à l’origine précédé d’un portique, dont il ne subsiste qu’une arche du côté ouest. La façade se divise en trois niveaux et s’ouvre au rez-de-chaussée par trois portes rectangulaires : la porte royale au centre, les deux portes des hôtes sur les côtés, séparées par une série d’arcades.
C’est cette masse aveugle qui a arraché à Louis XIV, en visite, la formule restée attachée au monument. Vue de l’extérieur, elle ne laisse rien deviner du théâtre qu’elle ferme : on ne comprend le bâtiment qu’en entrant, ou en le survolant.
C’est la plus belle muraille de mon royaume.
Louis XIV, lors d’une visite du théâtre
Neuf mille spectateurs, et une hiérarchie écrite dans la pierre
La cavea, l’hémicycle des gradins, pouvait contenir quelque 9 000 spectateurs. Elle se divise en trois zones étagées, appelées maeniana, séparées par des murs, et totalisant 34 gradins. En contrebas, l’orchestra en demi-cercle est isolée des gradins par un parapet.
La répartition du public n’est pas une hypothèse d’archéologue : elle est inscrite dans le monument. Le premier ensemble, l’ima cavea, compte vingt gradins, dont les trois premiers étaient réservés aux chevaliers, comme l’atteste l’inscription Eq(uitum) g(radus) III. La deuxième zone, la media cavea, offre neuf gradins aux marchands et aux citoyens romains. La troisième, la summa cavea, tout en haut, n’a que cinq gradins, destinés aux esclaves, aux prostituées et à ceux qui ne détenaient pas la nationalité romaine.
| Élément | Dimension | Ce que cela nous apprend |
|---|---|---|
| Mur extérieur | 103 m de long, 37 m de haut | élévation d’origine conservée, cas unique en France |
| Cavea | 34 gradins, environ 9 000 places | une salle de la taille d’une grande salle de concert actuelle |
| Scène | 61 m de long, 9 m de profondeur utile | un plancher de bois masquant la machinerie |
| Mur de scène | 35 m de haut | il portait statues, frises et colonnes de marbre |
| Frise de centaures | 0,70 m de haut | elle surmontait la porte royale, au centre |
| Statue de la niche | 3,50 m | tête non d’origine, attribution à Auguste discutée |
Le théâtre est devenu un quartier
Le bâtiment est fermé en 391, à la fin du IVe siècle. Ce qui suit explique tout. Au lieu d’être démonté pour ses pierres, il est réutilisé : les princes d’Orange font du bâtiment de scène un poste avancé de leur château, installé sur la colline Saint-Eutrope. Puis, au XVIe siècle, le théâtre sert de refuge aux populations pendant les guerres de Religion, et l’hémicycle se remplit d’îlots d’habitation.
Ce squat de plusieurs siècles a sauvé le monument. Il l’a aussi transformé en village : on dénombrait encore 91 maisons dans le théâtre en 1814. L’idée de dégager l’édifice germe au début du XIXe siècle, et un premier programme d’intervention est lancé vers 1823, la démolition des maisons et la consolidation étant confiées à l’architecte Prosper Renaux.
Le résultat inquiète immédiatement les spécialistes. En tournée dans le midi de la France, Prosper Mérimée, directeur des Monuments historiques, écrit que l’on s’est aperçu, en détruisant ces masures, de dégradations effrayantes que l’on n’avait pas soupçonnées. Il ajoute que si l’on ne s’empresse pas d’y faire de grandes réparations, la France ne possédera pas longtemps encore ce monument presque unique dans son espèce.
Ce que l’on voit aujourd’hui a été rebâti
Les travaux se poursuivent toute la seconde moitié du XIXe siècle sous la direction des architectes Simon-Claude Constant-Dufeux puis Pierre-Honoré Daumet. En 1892, Jean Camille Formigé est chargé de reconstruire les gradins, en s’appuyant sur la reconstitution qu’en avait faite Augustin Caristie, le restaurateur de l’arc de triomphe d’Orange.
Son fils Jules Formigé prend la suite. Il remonte quelques colonnes et éléments d’entablement en 1926, reconstruit en 1930 les escaliers qui flanquent la cavea, et mène de 1929 à 1931 des fouilles du pulpitum qui font considérablement progresser la connaissance du mur de scène. Le bilan de ces campagnes est sans ambiguïté : seuls quelques blocs des trois premiers gradins sont encore antiques.
La dernière intervention majeure date de 2006, avec l’ajout d’un toit de scène destiné à protéger les murs et à permettre l’accrochage des éclairages. Il reprend l’emplacement du toit romain, mais en verre et en métal, de manière à rester lisible comme un ajout contemporain.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le monument se lit d’un coup : un demi-cercle de gradins adossé à la colline Saint-Eutrope, fermé par la barre rectiligne du mur de scène. Cette configuration est exactement ce que cherchaient les constructeurs romains, qui appuyaient volontiers la cavea sur un relief naturel pour économiser les substructions.
La vue aérienne montre aussi à quel point la ville est venue au contact du théâtre. Les maisons du centre ancien s’arrêtent au pied du mur, là où elles occupaient encore l’intérieur il y a deux siècles. Le périmètre inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1981 a d’ailleurs été élargi en 2007 pour inclure la colline, c’est-à-dire l’ensemble du dispositif antique et médiéval.
Depuis 2018, une reconstitution virtuelle datée de 36 av. J.-C. permet de voir ce que la photographie ne montrera jamais, notamment le velum, cette toile tendue au-dessus des spectateurs. Et le lieu n’a jamais cessé de servir : des Fêtes romaines de 1869 aux Chorégies créées en 1902, puis aux Nouvelles Chorégies depuis 1971, un festival s’y tient chaque été. Le même mécanisme de réutilisation a préservé les arènes de Nîmes, transformées en village fortifié avant d’être dégagées.
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.
Sources : notice du théâtre antique d’Orange, Wikipédia en français ; liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
