À Hagetmau, dans les Landes, une crypte romane de onze mètres sur huit est tout ce qui reste debout d’une abbaye devenue collégiale. Elle est classée monument historique depuis 1862, et le reste de l’église a été démoli.
La notice de protection du ministère de la Culture est courte et sans ambiguïté. Son libellé tient en six mots : crypte, classement par liste de 1862. Sa typologie de protection indique classé partiellement. Le bien est propriété de la commune.
La commune, de son côté, écrit dans la présentation de son site que les chapiteaux de colonnes sont classés aux monuments historiques. La notice de protection ne dit pas cela : son libellé nomme la crypte, et la notice de la Région écrit de son côté classement de la crypte seule par liste de 1862.
Une crypte protégée quarante-deux ans avant que l’église posée dessus ne soit abattue.
Deux protections de 1862 dans tout le département
Pour mesurer l’ancienneté de ce classement, nous avons interrogé l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, le 3 novembre 2026, et nous donnons chaque filtre.
- Le département des Landes porte deux cent vingt-quatre notices dans cet export.
- Deux seulement portent l’année 1862 dans leur champ de date et de typologie de protection : l’église Saint-Paul de Saint-Paul-lès-Dax et celle-ci.
- Une seule porte 1840, l’église du Mas-d’Aire à Aire-sur-l’Adour.
- Triées sur la plus petite année citée, toutes natures de protection confondues, les quatre plus anciennes protections du département sont Aire-sur-l’Adour en 1840, Saint-Paul-lès-Dax et Hagetmau en 1862, Dax en 1889. Les suivantes sont de 1906 et après.
- La protection la plus récente du département est de 2025, deux monuments aux morts classés en août, à Onesse-et-Laharie le 18 et à Uza le 13. Aucune notice de 2026 n’y figure.
À l’échelle du pays, nous avons cherché les notices dont le libellé de protection commence par le mot crypte suivi de deux points, sans distinction de casse : vingt-quatre sur quarante-six mille sept cent soixante et une. Ce filtre ne dit pas que l’État n’y protège que la crypte : il capte les libellés qui s’ouvrent sur elle. Nous les avons lus un par un. Dans quatorze cas le libellé s’arrête à la crypte, comme à Hagetmau ; dans les dix autres il énumère ensuite d’autres parties, un chœur, un clocher, une chapelle ou le reste de l’église. Et il ne capte que les libellés qui commencent ainsi : le mot crypte apparaît en tout dans le libellé de cent cinquante-six notices.
Parmi ces vingt-quatre, six sont classées par une liste du dix-neuvième siècle : Rouen et Jouarre en 1840, Bourbonne-les-Bains en 1846, Hagetmau en 1862, Beauzac et Soissons en 1875. Hagetmau est la seule de 1862 dans ce sous-ensemble.
Une mention de la notice qui ne veut pas dire ce qu’elle semble dire : au champ d’observations, la notice de la crypte porte quatre mots, dix-huit zéro quatre dix-neuf cent quatorze, suivis de la mention Journal officiel. L’œil s’y arrête, et il ne faut pas. Nous avons compté : mille six cent quarante-sept notices sur quarante-six mille sept cent soixante et une portent exactement la même mention, mille six cent soixante-dix-neuf portent cette même date, et mille huit cent six portent la mention Journal officiel entre parenthèses. C’est une mention de série, pas un signe distinctif. Nous n’avons pas consulté ce numéro du Journal officiel et nous n’en concluons rien.
Une inscription de 1840 que la base ne connaît pas
Il y a sur la protection de cette crypte un désaccord entre institutions, et il est net.
La Région Nouvelle-Aquitaine, dans une notice de son service de l’Inventaire général rédigée après une enquête de 2010, écrit que la crypte est inscrite dès 1840 au titre des monuments historiques, puis classée en 1862. Laurence Cabrero-Ravel, maître de conférences en histoire de l’art médiéval à l’université de Pau et des Pays de l’Adour, écrit dans la revue Le Festin qu’elle fut inscrite en 1840, puis classée en 1862.
La base des monuments historiques ne porte que 1862. Et comme nous l’avons dit plus haut, tout le département des Landes n’y compte qu’une seule mention de 1840.
Ce que cette absence établit, et ce qu’elle n’établit pas : elle établit que la base des monuments historiques n’enregistre pas d’inscription de 1840 pour cet édifice. Elle n’établit pas que cette inscription n’a pas existé : une absence dans un corpus fermé est une information sur ce corpus, pas une réfutation de deux autres institutions. Nous signalons aussi que ces deux sources pourraient ne pas être indépendantes sur ce point précis, l’universitaire remerciant la direction régionale des affaires culturelles dans son article. Leurs formulations, en revanche, ne sont pas identiques, nous les avons comparées mot à mot.
Ce qu’il y a au-dessus, et ce n’est pas le vide
Le reste de l’église a disparu, mais la crypte n’est pas restée à ciel ouvert. La notice de la Région donne le détail du chantier qui a suivi : de 1905 à 1908, l’architecte en chef Henri Léon Rapine restaure les parties subsistantes.
Un mur est construit à l’ouest pour clôturer l’ancienne travée droite du chœur, désormais utilisée comme vestibule. Les voûtes d’arêtes de la crypte sont restituées. Et une salle est aménagée au-dessus de la crypte, à l’emplacement du chœur. L’universitaire décrit le même ouvrage autrement : Rapine la surmonta d’une petite construction, abritant une salle et un vestibule.
Sur la démolition elle-même, les trois sources ne tombent pas d’accord et nous ne les départageons pas. La commune écrit que c’est en 1904 que la décision de sa démolition est prise. La Région écrit que le reste est détruit entre le début des années 1890 et août 1904. L’universitaire écrit qu’il fut démoli en 1904. Les trois se concilient si l’on distingue la décision, le chantier et son achèvement, mais aucune ne l’écrit.
Le motif, en revanche, est donné par une seule source, et il est prosaïque : la construction d’une nouvelle église au cœur même de l’agglomération avait été jugée préférable à la restauration de l’ancienne, trop excentrée. Un détail de notre corpus va dans le même sens, sans rien prouver : dans l’export national des immeubles protégés, le filtre sur cette commune ne rend qu’une notice, celle de la crypte, et l’église paroissiale actuelle n’y figure pas.
Quatorze chapiteaux, quatorze supports, et un doute sur leur place
La crypte mesure onze mètres vingt sur huit mètres cinq, chiffre de la commune, qui est la seule à le donner. On y descend par deux escaliers de pierre de quinze marches chacun, toujours selon elle. La Région les décrit comme deux escaliers coudés percés dans l’épaisseur des maçonneries romanes, l’universitaire comme deux escaliers symétriques disposés aux angles.
Au centre, un carré de trois mètres quatre-vingts sur quatre mètres vingt porte un marchepied de dalles sur lequel reposait le sarcophage. Ce détail aussi n’est porté que par la commune.
| Élément | Décompte | Source |
|---|---|---|
| chapiteaux romans | quatorze, numérotés de un à quatorze sans lacune | plaquette de la commune, et l’universitaire |
| colonnettes isolées de marbre vert, au centre | quatre | la commune et l’universitaire |
| colonnettes de pierre adossées ou engagées au pourtour | dix | l’universitaire seule |
| voûtes d’ogives substituées au voûtement d’origine au quatorzième siècle | six | l’universitaire, et la Région pour le principe |
Pourquoi nous n’écrirons pas que ces colonnes sont monolithes : parce que les deux sources qui les décrivent écrivent le contraire. L’universitaire : la crypte est subdivisée en trois vaisseaux par deux files de colonnettes de marbre vert, probablement prélevées sur un édifice antique, trop petites, elles ont été complétées par des tronçons de fûts de pierre sur lesquels subsistent des vestiges de peinture rouge. Et la commune écrit qu’il a fallu ajouter à chaque colonne un supplément, de taille différente, pour uniformiser la hauteur. Le marbre vert serait un remploi antique ; la commune le dit de Campan et l’attribue au conditionnel à un temple dédié à Jupiter, deux précisions qu’elle porte seule : ni la notice de la Région, ni la plaquette de la commune, ni l’article de l’universitaire ne nomment Campan ni ce temple.
Sur la place actuelle des chapiteaux, l’universitaire pose un doute et donne l’indice qui le soutient. Lors des transformations gothiques et des restaurations du début du vingtième siècle, écrit-elle, tous les chapiteaux ont été déposés, et il n’est donc pas assuré qu’ils occupent actuellement leur emplacement d’origine. L’indice est un détail de taille : le chapiteau de la Délivrance de saint Pierre, aujourd’hui posé sur une colonnette engagée dans le mur, comporte quatre faces sculptées et non trois. Il a donc été conçu pour une colonnette isolée.
Ce même chapiteau porte une inscription latine que l’universitaire transcrit avec ses fautes, et qu’elle traduit : quoi d’étonnant, les portes de fer cèdent devant Pierre, les gardes, l’ange délivre Pierre. Elle ajoute une précision qui en dit long sur le chantier : malgré les erreurs de transcription du sculpteur qui ne comprenait pas le texte qu’il gravait.
Quant à la pierre des chapiteaux, elle est donnée au conditionnel : un calcaire blanc ou jaune qui pourrait provenir des carrières de Mugron, de Geaune ou des environs d’Hagetmau. Mugron et Geaune sont à portée immédiate, dans le périmètre que nous définissons plus bas.
Une longueur d’origine que personne ne connaît
Il y a sur ce monument une incertitude que la spécialiste reconnaît elle-même, et c’est la plus honnête des phrases de ce dossier : la question de la longueur originelle de la crypte reste donc entière, en l’absence de fouilles archéologiques.
Ce que l’on sait de l’histoire ancienne de l’édifice tient à peu de choses, et toutes les sources mettent la légende à distance. La Région l’écrit ainsi : selon la tradition historiographique, la première église d’Hagetmau, dédiée à saint Girons, l’évangélisateur de la Chalosse, aurait été fondée par Charlemagne en 778. Dans les faits, les premières mentions d’une abbaye bénédictine placée sous ce vocable ne remontent qu’à la fin du onzième siècle.
L’universitaire donne les premières mentions assurées : deux abbés, en 1116 puis en 1117, cités dans des actes de donation au chapitre d’une cathédrale voisine. La sécularisation est de 1330 ; la Région en nomme l’abbé, l’universitaire ajoute qu’à cette date l’abbaye exerçait son autorité sur douze localités avoisinantes.
Le pillage et l’incendie de 1569 par des troupes huguenotes sont portés par les trois sources, qui ne nomment pas les mêmes responsables : deux capitaines pour la Région, les troupes d’un chef protestant pour l’universitaire, et la commune, seule, donne le mois, septembre. Nous ne tranchons pas. Quant au martyre de saint Girons vers 409 sur le lieu même, la commune l’écrit à l’indicatif, mais place plus haut sur la même page, sous un selon la légende, le récit des six compagnons de saint Sever qui l’amène, et nous ne le reprenons pas autrement.
Vu du ciel, un muret sur des fondations retrouvées
Ce que l’on voit d’en haut aujourd’hui n’est pas l’église, c’est ce que la commune a fait des abords. Les deux sources qui décrivent ces travaux ne donnent ni les mêmes dates ni le même dispositif, et la commune se contredit sur sa propre page.
Elle écrit que de février 2013 à mai 2014, d’importants travaux de réaménagement complet du site ont été entrepris par la municipalité : sécurisation du carrefour, reprise et mise en valeur du tracé de l’ancienne église avec pose d’un dallage pour le parvis et l’entrée de la crypte, création d’un jardin planté de type médiéval, d’un espace de stationnement et d’un cheminement piéton. Ailleurs sur la même page, elle date ce réaménagement de 2015.
L’universitaire, elle, écrit de 2013 à 2015, et décrit précisément ce qui marque le sol : la construction d’un muret au-dessus des fondations retrouvées des parties occidentales de l’église abbatiale, pour améliorer la compréhension du site. Un muret sur des fondations retrouvées, donc, et non le tracé complet d’une église.
Trente-cinq notices, et deux fois plus si l’on oublie un filtre
Pour situer ce monument dans son pays, nous avons construit un périmètre de décompte et nous le nommons, parce que la Chalosse n’a aucune limite administrative : les quatre-vingt-quatre communes des deux intercommunalités dont le nom porte ce mot, Terres de Chalosse et Chalosse Tursan, quarante-quatre mille cinq cent quatre-vingt-trois habitants.
Ce périmètre n’est pas la Chalosse : la seconde intercommunalité englobe des communes du Tursan. Nous ne l’employons que comme corpus de décompte.
- Trente-cinq notices de monuments historiques dans ces quatre-vingt-quatre communes. Nous avons fait le décompte par les deux chemins, par nom de commune avec un filtre sur le département des Landes et par code communal, et ils rendent exactement le même jeu de notices.
- La plus ancienne protection de ce périmètre est celle de la crypte, en 1862. La plus récente est l’inscription d’une maison dite hôtel de Toulouzette, à Saint-Sever, le 22 décembre 2021.
- Et le piège, que nous signalons parce qu’il doublerait le chiffre : la même liste de noms sans filtre départemental rend soixante-dix notices au lieu de trente-cinq, parce que Monségur, Sainte-Colombe, Montaut, Saint-Aubin, Clermont, Fargues et Montgaillard ont des homonymes dans treize autres départements.
Les distances, enfin, calculées par la formule de haversine sur les coordonnées que portent les notices elles-mêmes, et non estimées : onze kilomètres trois jusqu’à l’église abbatiale de Saint-Sever, dix-neuf kilomètres huit jusqu’à l’église de Montfort-en-Chalosse, vingt-sept kilomètres un jusqu’à l’église du Mas-d’Aire, et trente-sept kilomètres un jusqu’à l’autre protection landaise de 1862, à Saint-Paul-lès-Dax. Ces coordonnées sont celles des notices de protection, pas des relevés de géomètre.
Hagetmau compte quatre mille six cent vingt-quatre habitants pour deux mille huit cent soixante et un hectares, d’après l’interface publique des données communales interrogée le 3 novembre 2026, qui ne date pas ses populations. Une commune de cette taille porte donc, dans l’export national, une seule notice de monument historique : une crypte de quatre-vingt-dix mètres carrés sous une salle bâtie entre 1905 et 1908.
Sources : notice de protection PA00083951 du ministère de la Culture, lue dans l’export national des immeubles protégés et sur la plateforme ouverte du patrimoine, pour le classement par liste de 1862, le libellé limité à la crypte, la typologie de classement partiel, la propriété communale et la mention du Journal officiel au champ d’observations ; page Patrimoine de la commune d’Hagetmau et la plaquette qu’elle met en téléchargement, pour la crypte dernier vestige de la collégiale, la décision de démolition de 1904, les onze mètres vingt sur huit mètres cinq, les deux escaliers de quinze marches, le carré central de trois mètres quatre-vingts sur quatre mètres vingt et son marchepied, la numérotation des quatorze chapiteaux, le supplément ajouté aux colonnes, le marbre de Campan, et le temple de Jupiter donné au conditionnel, les travaux de février 2013 à mai 2014, et le récit du martyre que la commune fait elle-même précéder d’un selon la légende ; notice IA40001514 du service de l’Inventaire général du patrimoine culturel de la Région Nouvelle-Aquitaine, enquête de 2010, pour l’inscription de 1840, la destruction entre le début des années 1890 et août 1904, la restauration de 1905 à 1908 par Henri Léon Rapine, le mur occidental, la restitution des voûtes d’arêtes, la salle aménagée au-dessus, les escaliers coudés, la sécularisation de 1330 et la mise à distance de la fondation carolingienne ; article de Laurence Cabrero-Ravel, maître de conférences en histoire de l’art médiéval à l’université de Pau et des Pays de l’Adour, paru dans la revue Le Festin numéro 125 de mars 2023, pour l’inscription de 1840, la démolition de 1904, les quatorze chapiteaux et leurs quatorze supports, les colonnettes complétées par des tronçons de fûts, le dépôt de tous les chapiteaux et le doute sur leur emplacement, les quatre faces du chapiteau de la Délivrance, la transcription et la traduction de l’inscription latine, le calcaire donné au conditionnel, la longueur d’origine inconnue faute de fouilles, les abbés de 1116 et 1117, les douze localités de 1330, les travaux de 2013 à 2015 et le muret bâti sur les fondations retrouvées ; export national des immeubles protégés, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, interrogé par nos soins le 3 novembre 2026, pour les deux cent vingt-quatre notices des Landes, les deux de 1862, l’unique de 1840, le classement chronologique du département, les vingt-quatre notices dont le libellé commence par le mot crypte et les six classées par liste du dix-neuvième siècle, les cent cinquante-six notices portant ce mot, les mille six cent soixante-dix-neuf portant la mention du 18 avril 1914, les trente-cinq notices du périmètre et les soixante-dix que rend la même liste sans filtre départemental ; interface publique des données communales pour les quatre-vingt-quatre communes des deux intercommunalités, leur population et celle d’Hagetmau ; nos propres calculs de haversine pour les quatre distances. Ne sont pas établis : l’inscription de 1840, le calendrier exact de la démolition, l’emplacement d’origine des chapiteaux, la longueur originelle de la crypte, la provenance du marbre et du calcaire, les dates du réaménagement des abords, et le contenu du Journal officiel du 18 avril 1914, que nous n’avons pas consulté.

