À Malataverne, dans la Drôme, un abri sous roche ouvert sur le couloir du Rhône est inscrit au titre des monuments historiques depuis le 14 octobre 2024. Il a livré la dentition presque complète d’un Néandertalien adulte.
Trente et une dents, pour un seul individu. Et parmi elles deux molaires surnuméraires, que les anatomistes appellent distomolaires. La publication qui les décrit précise que c’est la présence de deux distomolaires chez un Néandertalien qui est signalée pour la première fois.
Nous nous arrêtons sur cette formulation, parce qu’elle se déforme facilement. Le texte ne dit pas que des molaires surnuméraires n’avaient jamais été vues chez un Néandertalien. Il dit que deux, chez le même individu, ne l’avaient jamais été.
Un génome qui place sa divergence vers cent cinq mille ans, et une couche datée de quarante-quatre mille.
Ce que l’arrêté de 2024 protège, et jusqu’où
La notice du ministère de la Culture est précise sur l’emprise, et elle vaut d’être lue, parce qu’elle protège bien plus qu’une bouche de grotte.
L’ensemble archéologique de la grotte Mandrin, situé au lieu-dit Roucoule, sur quatre parcelles, couvre l’emprise du gisement identifié sur la parcelle 240 pour la grotte et le talus, la parcelle 236 pour le thalweg, et les parcelles 59 et 65 pour la crête sommitale et la tête de vallon, tel que délimité en rouge sur le plan annexé à l’arrêté.
Autrement dit, l’État protège le vallon et sa crête autant que l’abri. Le bien est propriété de la commune, et sa dénomination dans la base est simplement grotte, pour un dossier rangé au domaine des sites archéologiques.
Ce n’est pas la protection la plus récente de la Drôme : une liste publiée par la direction régionale des affaires culturelles en janvier 2025 pouvait le laisser croire, puisqu’elle s’arrêtait là. Mais l’export national des immeubles protégés, que nous avons interrogé le 3 novembre 2026, en porte deux plus récentes dans ce département, à Saint-Jean-de-Galaure le 12 septembre 2025 et à Romans-sur-Isère le 24 novembre 2025. Ce qui est vrai et vérifiable, c’est que la grotte Mandrin est la protection la plus récente des quatorze communes de son intercommunalité, qui en portent quarante et une en tout.
Un écart de soixante mille ans entre un génome et une couche
Le dossier scientifique de ce site tient dans une tension entre deux chiffres, et elle est posée par l’équipe qui a fouillé.
Le génome de l’individu, surnommé Thorin, révèle une divergence relativement précoce, d’environ cent cinq mille ans, avec les autres Néandertaliens tardifs. C’est la phrase de la publication. La couche où il a été trouvé, elle, est datée par la même équipe d’environ quarante-quatre mille cinq cents à quarante-deux mille deux cent cinquante ans.
Il faut lire ces deux nombres pour ce qu’ils sont. Les cent cinq mille ans ne sont pas l’âge de l’homme : c’est la date à laquelle sa lignée se sépare des autres. Le second est l’âge du niveau archéologique. L’écart entre les deux est ce qui a rendu ce fossile intéressant.
L’équipe de fouille en tire une conclusion forte : Thorin appartenait à une population de petite taille, sans introgression génétique avec les autres Néandertaliens tardifs connus d’Europe, ce qui révèle quelque cinquante mille ans d’isolement génétique de sa lignée, alors même qu’ils vivaient dans des régions voisines.
Deux publications, une seule source : l’équipe qui a fouillé la grotte a publié le génome dans une revue et la dentition dans une autre, et deux de ses membres signent les deux articles. Ces publications ne se confirment donc pas l’une l’autre : elles font une source, et c’est ainsi que nous les comptons. Ce qui donne du poids au dossier, ce sont les deux équipes qui n’ont pas fouillé ce site et qui ont repris la mesure. Signalons tout de même, parce que c’est le genre de détail qui compte, que chacune de ces deux équipes partage un cosignataire avec celle de Mandrin, sur vingt-trois et sur quarante auteurs.
Deux équipes extérieures à la fouille, deux lectures différentes
Le plus intéressant n’est pas que l’écart ait été confirmé, c’est que deux laboratoires l’aient interprété autrement que l’équipe de fouille.
| Qui | Ce qui est mesuré | Ce qui en est lu |
|---|---|---|
| l’équipe de fouille, septembre 2024 | une divergence d’environ cent cinq mille ans, sans introgression avec les autres Néandertaliens tardifs connus | quelque cinquante mille ans d’isolement génétique d’une petite population |
| une équipe internationale menée depuis Tübingen, mars 2026 | Thorin est le seul Néandertalien tardif à se placer dans la diversité génétique maternelle des Néandertaliens européens d’une période bien antérieure ; la branche à laquelle il appartient, cinq individus en tout, donne une date moléculaire moyenne autour de cent mille ans, avec un intervalle de plus ou moins vingt-cinq mille | une lignée ancienne qui persiste, plutôt qu’une population coupée des autres |
| une équipe allemande, juin 2026 | un second individu, belge, appartenant à la même lignée profondément divergente, et un âge recalculé pour le Néandertalien de Mandrin lorsque les datations au radiocarbone sont intégrées au modèle | la lignée n’était pas seule, et l’âge génétique se rapproche de l’âge de la couche |
Ce qu’il faut retenir pour un lecteur qui n’est pas généticien : l’écart entre le génome et la couche est établi par les trois équipes. C’est son explication qui ne l’est pas. Isolement d’une population, refuge d’une lignée ancienne, ou artefact de datation à corriger : les trois lectures coexistent dans des revues à comité de lecture, et la plus récente que nous ayons lue date de juin 2026.
Vu du ciel, un abri qui regarde le couloir rhodanien
Ce qui fait la valeur de ce site n’est pas seulement ce qu’il contient, c’est où il est. L’abri s’ouvre à flanc de barre calcaire, au-dessus du couloir que le Rhône a creusé entre les Préalpes et le Massif central, c’est-à-dire sur le passage obligé entre la Méditerranée et l’Europe du Nord.
Nous avons calculé les distances plutôt que de les estimer, par la formule de haversine, sur les coordonnées de la notice pour la grotte et pour le pont, et sur celles de l’interface publique des données communales pour le centre de la commune. La grotte est à deux kilomètres cent cinquante du centre de sa commune et à six kilomètres cent du pont du Robinet, à Donzère, que le rapport de l’inspection générale situe au coeur du site étudié pour le classement.
Le défilé qui lui sert de cadre porte d’autres protections, et nous les attribuons nommément parce que chacune n’a qu’une source lue. Un rapport de l’inspection générale de l’environnement donne un projet de site classé de mille six cent quarante-six hectares sur quatre communes, dont Malataverne, mais il ne nomme nulle part la grotte : que ses parcelles entrent ou non dans ce périmètre, nous ne l’avons pas établi. Une plaquette de la direction régionale de l’environnement donne un arrêté de protection de biotope du 4 avril 2007 portant sur deux cent soixante-deux hectares et vingt-sept ares, dont le territoire est celui des communes de Châteauneuf-du-Rhône et de Donzère, et donc pas celui de la grotte.
Ce que nous avons lu, et ce que nous n’en concluons pas : l’arrêté inter-préfectoral du 27 septembre 2024 qui ouvre l’enquête publique sur le classement du défilé est publié en image, sans couche de texte : aucun extracteur n’en tire un caractère. Nous l’avons donc passé en reconnaissance optique et lu ses cinq pages. Il soumet la demande de classement à une enquête de trente-trois jours, du 28 octobre au 29 novembre 2024, sur les quatre communes de Donzère, Châteauneuf-du-Rhône, Malataverne et Viviers, et annonce que la décision à venir est un classement prononcé par décret en Conseil d’État. Il ne porte en revanche aucune surface, ce qui ne prouve rien contre les mille six cent quarante-six hectares. Deux autres corpus nous sont restés fermés : le service de l’Inventaire général de la région, qui oppose un dispositif anti-robot, et l’inventaire national du patrimoine naturel, qui renvoie une erreur sur toutes les adresses essayées. Les surfaces citées plus haut restent donc à une source chacune.
Un dernier mot sur ce que cet article ne traite pas. Le nom de ce pays désigne aussi une installation de production d’électricité, et la page même de la mairie qui annonce l’enquête sur le classement du défilé renvoie à une autre enquête publique qui la concerne. Ce sont deux sujets distincts, et celui-ci porte sur un abri sous roche et sur ce qu’on y a trouvé.
Sources : notice PA26000037 du ministère de la Culture, lue dans l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, pour l’inscription du 14 octobre 2024, le libellé intégral de l’emprise protégée et le détail des quatre parcelles, le lieu-dit, la dénomination, le domaine de site archéologique et la propriété communale ; article de Fuchs, García-Tabernero, Rosas, Camus, Metz, Slimak et Zanolli paru dans le Journal of Human Evolution le 2 octobre 2024, dont Europe PMC n’héberge que le résumé, seul texte que nous ayons pu lire, pour la dentition presque complète, les trente et une dents, la première mention de la présence de deux distomolaires chez un Néandertalien et la datation de la couche B2 ; article de Slimak, Vimala, Seguin-Orlando et leurs coauteurs paru dans Cell Genomics en septembre 2024, lu en texte intégral, pour la divergence d’environ cent cinq mille ans, l’absence d’introgression et les cinquante mille ans d’isolement génétique, ces deux publications partageant quatre signataires et ne faisant donc qu’une source ; article de Fotiadou, Pedersen, Rougier et leurs coauteurs paru dans les Proceedings of the National Academy of Sciences le 23 mars 2026, lu en texte intégral, pour la position de Thorin dans la diversité génétique maternelle d’une période antérieure et la date moléculaire moyenne autour de cent mille ans ; article de Bossoms Mesa, Essel, Peyrégne et leurs coauteurs paru dans Nature le 24 juin 2026, lu en texte intégral, pour le second individu de la même lignée et les âges recalculés par intégration des datations au radiocarbone ; rapport de l’inspection générale de l’environnement et du développement durable, pour les mille six cent quarante-six hectares du projet de site classé ; plaquette de la direction régionale de l’environnement, pour l’arrêté de protection de biotope du 4 avril 2007 et ses deux cent soixante-deux hectares et vingt-sept ares ; liste des édifices protégés de la Drôme publiée par la direction régionale des affaires culturelles en janvier 2025 ; export national des immeubles protégés, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, interrogé par nos soins le 3 novembre 2026, pour les quarante et une notices des quatorze communes de l’intercommunalité rendues par les deux voies, et pour les deux protections de la Drôme postérieures à celle-ci ; interface publique des données communales et nos propres calculs de haversine pour les deux distances ; arrêté inter-préfectoral du 27 septembre 2024, publié en image par la commune de Malataverne et lu par reconnaissance optique, pour l’enquête de trente-trois jours, son fondement sur l’article L.341-3 du code de l’environnement, les quatre communes et la nature de la décision à venir. Ne sont pas établis : l’explication de l’écart entre le génome et la couche, l’appartenance des parcelles de la grotte au périmètre proposé au classement, les surfaces de site classé et de biotope au-delà de la source unique qui les porte, et le contenu des deux corpus qui nous sont restés fermés.

