À Ansignan, dans les Fenouillèdes, un aqueduc de cent soixante-dix mètres franchit l’Agly sur une file d’arches. Il porte encore un canal d’arrosage, et l’État ne dit pas de quand il date.
La notice du ministère de la Culture porte, dans son champ de siècle de construction, deux époques et aucun arbitrage : gallo-romain et Moyen Âge. Nous avons compté les notices de même dénomination dans l’export national : vingt-deux portent pont-aqueduc, et celle-ci est la seule à porter les deux périodes.
Le classement, lui, est net : pont-aqueduc sur l’Agly, classement par arrêté du 19 avril 1974. Le bien appartient à la commune, et son dossier est rangé au domaine du génie civil.
Un ouvrage que le ministère date de deux époques à la fois, et qui arrose encore des jardins.
Quatre versions d’une même datation
Le désaccord sur l’âge de cet ouvrage n’oppose pas des amateurs à des savants : il traverse les documents officiels eux-mêmes.
| Qui | Ce qui est écrit |
|---|---|
| ministère de la Culture, notice de protection | deux époques dans le champ de construction, gallo-romain et Moyen Âge, et un champ historique qui ne donne aucune date |
| direction régionale des affaires culturelles | son origine et son utilité première sont entourées de mystères, sur une page intitulée pont-aqueduc romain d’Ansignan |
| Fondation du patrimoine | d’après une étude réalisée en 1991, l’aqueduc daterait de l’époque romaine pour sa partie la plus ancienne, et l’utilisation de briques dans la confection des voûtes d’arches a permis de retenir une date de construction entre 220 et 270 après Jésus-Christ |
| une base savante consacrée aux aqueducs romains | référençant la même étude de 1991, qu’elle attribue à un laboratoire d’archéométrie universitaire, elle écrit que les fondations de piles sont probablement d’origine romaine |
Une version que nous ne reprendrons pas : la page de la commune écrit que les moellons des arches sont datés entre 220 et 270 de notre ère. Deux choses y clochent. D’abord le matériau : la Fondation du patrimoine attribue cette fourchette à l’usage de briques dans les voûtes, pas à des moellons, et ce ne sont pas les mêmes pierres. Ensuite la source : cette page indique elle-même qu’elle reprend une encyclopédie en ligne. Nous ne l’utilisons pas, et nous ne la citons que pour dire pourquoi.
Vingt-neuf arches, dont deux ou quatre au-dessus de l’eau
La direction régionale des affaires culturelles donne les dimensions d’ensemble : le pont-aqueduc, de cent soixante-dix mètres de long, est soutenu par vingt-neuf arches. Une fiche de la base touristique départementale porte les mêmes chiffres.
Sur le franchissement de la rivière elle-même, les comptes diffèrent, et la raison en est simple. La notice du ministère écrit que le canal franchit l’Agly sur quatre arches, deux grandes et deux plus petites. La Fondation du patrimoine écrit que l’ouvrage enjambe la vallée par deux arches de douze mètres d’ouverture. Selon que l’on compte les grandes seules ou les petites avec, on obtient deux ou quatre.
La description que porte cette notice est d’ailleurs la plus précise que nous ayons lue, et elle mérite d’être suivie pas à pas. Sur la rive gauche, en pente plus douce, l’ouvrage recueille les eaux issues d’une montagne voisine. Le canal, d’abord porté par une murette, est ensuite soutenu par une série d’arcs d’ouvertures diverses, puis franchit l’Agly, passe sur deux arcs très hauts et de faible ouverture qu’un mur relie à la rive droite.
Et vient le détail qui fait l’ouvrage : entre les voûtes des arches franchissant la rivière et le canal, un passage pour piétons a été aménagé, voûté en berceau, éclairé par des ouvertures pratiquées dans les murs latéraux. Les piles implantées dans le lit de l’Agly portent, en amont comme en aval, des éperons triangulaires.
Un aqueduc qui n’est pas une ruine : il porte toujours de l’eau, et c’est ce qui le distingue de la plupart des ouvrages antiques conservés en France. Sur l’étendue du réseau qu’il alimente, en revanche, une même institution se contredit à huit ans d’écart. Un texte de souscription de 2018 écrit qu’il est toujours en service, permettant l’irrigation sur un kilomètre et demi environ. Une page de la même institution, mise à jour en octobre 2026, écrit un vaste réseau d’irrigation multiséculaire, long de plus de cinq kilomètres et toujours fonctionnel. Les deux phrases ne mesurent pas visiblement la même chose : celle de 2018 porte sur l’irrigation que l’aqueduc permet, celle de 2026 sur le réseau dont il est dit la pièce maîtresse. Nous donnons les deux chiffres avec leur date.
Le seul site emblématique d’Occitanie en 2023
Le tournant de ce dossier est une désignation. En mars 2023, la direction régionale des affaires culturelles annonce que le pont-aqueduc est le site emblématique retenu en Occitanie par la Mission patrimoine, parmi les dix-huit sites des régions de métropole et d’outre-mer.
Un second document, d’une tout autre nature, confirme la liste : le communiqué de presse du groupe qui organise les jeux finançant cette opération, publié le 4 septembre 2023. Il annonce le soutien à cent dix-huit projets lauréats, dix-huit sites emblématiques et cent sites départementaux, et il fait figurer le pont-aqueduc romain à Ansignan au quatrième rang de la deuxième des trois séries de six sites que présente son jeu de grattage. Une page d’administration et un communiqué d’entreprise : aucune phrase entière ne passe de l’un à l’autre, mais deux formules y sont identiques au mot, dont déployée par la Fondation du patrimoine et soutenue par le ministère de la Culture. Ce sont deux documents de la même opération, pas deux regards indépendants.
Sur la suite, les prévisions ont bougé et nous ne donnons pas l’état de 2023 pour l’état d’aujourd’hui. La direction régionale annonçait en mars 2023 des travaux en six tranches, un démarrage fin 2023 ou début 2024 et une fin en 2027. La Fondation du patrimoine, sur une page mise à jour le 12 octobre 2026, détaille quatre tranches, des études complémentaires courant de mars 2024 à septembre 2026, et donne 2027 comme date prévisionnelle de début des travaux. Ce n’est pas une contradiction, c’est un chantier qui a glissé.
Soixante-treize monuments protégés, et deux départements à filtrer
Pour situer cet ouvrage dans son pays, nous avons interrogé l’export national des immeubles protégés, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, sur un périmètre pris à un décret et non à une page de présentation : les quatre-vingt-dix-neuf communes que le décret du 4 septembre 2021 nomme pour le parc naturel régional Corbières-Fenouillèdes, soixante-huit dans l’Aude en totalité, une en partie, et trente dans les Pyrénées-Orientales.
- Soixante-treize notices de monuments historiques dans ces quatre-vingt-dix-neuf communes, et les deux chemins de décompte, par nom avec filtre sur les deux départements et par code communal, donnent exactement le même résultat.
- Sans ce filtre départemental, le même test rendrait quatre-vingt-quatre notices : onze notices d’homonymes entreraient dans le compte, dont quatre Serres d’un autre département. Et en prenant les noms du décret sans les rapprocher du référentiel, on monterait à quatre-vingt-neuf, le Saint-Martin tronqué du décret attrapant à lui seul cinq notices de plus, dans le Morbihan, le Var et la Guadeloupe.
- Les trente communes des Pyrénées-Orientales en portent vingt et une, et dix-huit d’entre elles n’en portent aucune.
- De ces vingt et une, le pont-aqueduc est le seul ouvrage d’art.
Deux pièges de graphie dans le décret lui-même : la liste officielle du parc écrit Felluns là où le code officiel géographique écrit Feilluns, et Saint-Martin là où la commune s’appelle Saint-Martin-de-Fenouillet. Un décompte qui prendrait ces noms tels quels perdrait deux communes sans rien signaler. Nous avons donc rapproché la liste du décret du référentiel des communes avant de compter, et c’est une précaution que tout décompte par nom devrait prendre.
Vu du ciel, une file d’arches en travers d’une vallée
Ce que l’on voit d’en haut, c’est un mur percé qui barre le fond d’une vallée sèche la plupart de l’année, et qui porte un filet d’eau. L’ouvrage tient dans le creux entre deux versants de garrigue, et sa ligne d’arches est à peu près la seule horizontale du paysage.
Un mot sur sa position, parce qu’un chiffre circule et qu’il ne dit pas ce qu’il semble dire. La direction régionale situe l’ouvrage à cinquante kilomètres à l’ouest de Perpignan. Notre propre calcul, par la formule de haversine sur les coordonnées de la notice et le centre de la commune de Perpignan, donne trente-deux kilomètres sept. Les deux sont compatibles si la direction régionale donne une distance routière, mais rien dans sa page ne le dit. Nous publions la nôtre en donnant la méthode.
Reste ce que nous n’avons pas pu lire, et que nous ne comblons pas. Le moteur de recherche des textes officiels nous a opposé un refus sur le décret du parc, que nous avons donc lu dans une base documentaire qui le reproduit. La base savante consacrée aux aqueducs romains, elle, nous a répondu : sa fiche attribue l’étude de 1991 à un laboratoire d’archéométrie de l’université de Rennes, et range l’ouvrage sous une double mention, fondations romaines et médiéval, avec une période donnée au deuxième ou troisième siècle de notre ère. Elle ne tranche donc pas davantage. Et l’étude de 1991 sur laquelle repose toute la datation, nous ne l’avons pas lue : nous ne connaissons d’elle que ce que deux institutions en rapportent, et elles n’en rapportent pas la même chose.
Sources : notice PA00103951 du ministère de la Culture, lue dans l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, pour le classement par arrêté du 19 avril 1974, le libellé de la protection, les deux époques du champ de construction, le domaine du génie civil, la propriété communale, la mention de site archéologique et la description intégrale de l’ouvrage, dont le franchissement sur quatre arches, le passage piéton voûté en berceau et les éperons triangulaires des piles ; page de la direction régionale des affaires culturelles d’Occitanie du 17 mars 2023, pour la désignation comme site emblématique de l’Occitanie parmi dix-huit sites, les cent soixante-dix mètres et les vingt-neuf arches, la phrase sur l’origine entourée de mystères, les six tranches de travaux envisagées et la distance de cinquante kilomètres à l’ouest de Perpignan ; communiqué de presse du groupe organisateur des jeux de la Mission patrimoine du 4 septembre 2023, pour les cent dix-huit projets lauréats, les dix-huit sites emblématiques et l’entrée consacrée à Ansignan ; pages de la Fondation du patrimoine, pour la fourchette de 220 à 270 attribuée à l’usage de briques d’après une étude de 1991, les deux arches de douze mètres d’ouverture, l’irrigation sur un kilomètre et demi dans un texte de souscription de 2018 que nous avons lu reproduit entre guillemets par un journal local, et dont trois passages sont mot pour mot ceux de la page actuelle du même projet et le réseau de plus de cinq kilomètres sur une page mise à jour le 12 octobre 2026, ainsi que les quatre tranches de travaux et le calendrier révisé ; base savante consacrée aux aqueducs romains, pour l’attribution de l’étude de 1991 à un laboratoire d’archéométrie universitaire et pour la formule probablement d’origine romaine ; fiche d’une base touristique départementale, pour les mêmes cent soixante-dix mètres et vingt-neuf arches, en notant que les deux portails touristiques que nous avons consultés servent la même fiche et ne font donc qu’une source ; décret du 4 septembre 2021 portant classement du parc naturel régional, lu dans une base documentaire qui le reproduit, pour la liste nominative des quatre-vingt-dix-neuf communes ; export national des immeubles protégés, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, interrogé par nos soins le 3 novembre 2026, pour les soixante-treize notices du périmètre rendues par les deux voies, les quatre-vingt-neuf sans filtre départemental, les vingt et une notices des trente communes des Pyrénées-Orientales et les vingt-deux notices de dénomination pont-aqueduc ; interface publique des données communales et nos propres calculs de haversine pour la distance à Perpignan. Ne sont pas établis : la datation de l’ouvrage, l’étude de 1991 que nous n’avons pas lue, le nombre d’arches franchissant la rivière, la longueur du réseau d’irrigation, et la nature de la distance que la direction régionale publie.

