La bataille a rendu le nom célèbre, le 19 mai 1643. Mais les remparts qui portent ce nom étaient terminés depuis 1556, et ils avaient été dessinés pour répondre à une forteresse élevée de l’autre côté de la frontière par l’empereur Charles Quint.
Rocroi, dans les Ardennes, n’est pas un bourg médiéval qu’on aurait fortifié après coup. C’est une ville de guerre créée d’un seul tenant au milieu du XVIe siècle, avec son enceinte en étoile et son plan intérieur dessiné en même temps que ses murs.
Une réponse française à un fort espagnol
L’affaire commence en 1545. François Ier demande à Girolamo Marini, commissaire général des fortifications de Champagne, de fortifier la frontière, et celui-ci construit un petit fort près du village. Ce fortin est probablement le vieux fort transformé ensuite en bastion, appelé bastion du Petit-Fort ou bastion du Roy.
En 1552, Charles Quint décide de construire le fort de Charlemont, à Givet. Henri II réplique la même année en faisant édifier l’enceinte de Rocroi. La construction est confiée par le maréchal de Bourdillon à un maître maçon de Senlis, Loys Lenthe, et les travaux s’achèvent en 1556.
Le choix du tracé n’est pas une fantaisie d’ingénieur. Comme en témoignent les traités de fortification publiés après 1545, le plan radioconcentrique est devenu la disposition caractéristique et propre aux villes de guerre, au même titre que l’enceinte bastionnée polygonale. À Rocroi, il s’inscrit dans un système de cinq bastions à orillons disposés en étoile.
La bataille de Rocroi arrive quatre-vingt-sept ans après l’achèvement des remparts.
Ce que le plan en étoile cherchait à résoudre
Une enceinte médiévale est faite de murs hauts et de tours rondes. C’est une excellente réponse aux échelles et aux béliers, et une très mauvaise réponse au canon, qui abat la maçonnerie verticale et ouvre une brèche. Au XVIe siècle, les ingénieurs renversent donc le problème : des murs bas, épais, enterrés derrière un fossé, et des saillants qui permettent de tirer le long des murs plutôt que devant eux.
Le bastion est la figure qui règle cette équation. Depuis chacun de ses flancs, on bat le pied de la courtine voisine et le fossé, de sorte qu’un assaillant qui atteint le mur se retrouve pris de côté. Les orillons, ces retours arrondis placés à l’angle des flancs, protègent les pièces et leurs servants des tirs venus de face.
Reste à relier le dedans au dehors, et c’est là qu’intervient le tracé radioconcentrique. Il ne sert pas l’esthétique : il sert le délai. Dans une ville de guerre, une garnison doit pouvoir porter des hommes, des munitions et des pièces de rechange d’un point quelconque de l’enceinte à un autre en quelques minutes, de nuit, sans se tromper de rue.
Assiégée avant d’être célèbre
La place est éprouvée très vite. Les Espagnols l’assiègent en 1556 et en 1559, sans succès : le gouverneur de Champagne, François de Clèves, avait fait renforcer les défenses en urgence. Puis elle change de mains sans combat décisif. Les protestants de Sedan s’en emparent le 20 novembre 1588 et la vendent au duc de Guise ; Louis XIII la rachète en 1614.
C’est à ce moment que la place prend sa forme durable. Le plan initial est conservé, mais les bastions sont modifiés par l’ajout de demi-lunes, le bastion du Roi est retranché de la ville par un fossé pour devenir une citadelle, et les escarpes sont revêtues de maçonnerie.
Vient enfin la journée qui a fait le nom. Le 19 mai 1643, pendant le siège mené par les Espagnols de Francisco de Melo, la bataille de Rocroi donne la victoire aux Français commandés par le duc d’Enghien, futur Grand Condé. Dans la guerre de Trente Ans, cette victoire marque le retour de la France sur la scène internationale après un siècle de défaites et de guerres civiles.
L’histoire n’est pas tendre avec les symboles. Dix ans plus tard, en 1653, le même Condé, passé au service des Espagnols, prend la ville pour eux. Elle revient à la France en 1659, par la paix des Pyrénées.
| Date | Étape | Ce qu’elle change |
|---|---|---|
| 1545 | fortification de la frontière de Champagne | un petit fort est bâti près du village |
| 1552 | Charlemont élevé par Charles Quint à Givet | Henri II fait édifier l’enceinte de Rocroi |
| 1556 | achèvement des remparts | cinq bastions à orillons et plan radioconcentrique |
| 1614 | rachat par Louis XIII | demi-lunes ajoutées, escarpes maçonnées |
| 19 mai 1643 | bataille de Rocroi | victoire du duc d’Enghien sur les Espagnols |
| avril 1675 | remaniement par Vauban | la place entre dans le Pré carré |
| 1888 | déclassement définitif | crise de l’obus-torpille |
Vauban arrive après tout le monde
Contrairement à une idée répandue, Vauban n’a pas dessiné Rocroi. Il remanie la place à partir d’avril 1675, plus de cent vingt ans après le tracé initial : les remparts sont maçonnés extérieurement, un arsenal est bâti en 1692, et Rocroi prend place dans la deuxième ligne du Pré carré, le double rideau de forteresses qui doit protéger la frontière du nord.
La ville garde ensuite son rôle militaire sans retrouver sa gloire. Pendant la Révolution, après l’abolition de la royauté, elle reçoit le nom de Roc-Libre, conséquence directe d’une étymologie fautive : le lieu-dit Raucroix désignait sans doute la croisée, probablement le carrefour, de Radolfus, c’est-à-dire Raoul, et n’avait rien à voir avec un roi.
En 1815, après Waterloo, la place est assiégée de nouveau. Défendue par 400 gardes nationaux contre 10 000 Prussiens appuyés par un renfort britannique, elle se rend le 16 août après deux heures de bombardement. Pendant la guerre franco-allemande, elle est investie le 6 janvier 1871.
La fin est technique. Des travaux sont encore menés sur l’enceinte entre 1879 et 1886, mais la place est déclassée définitivement en 1888, lors de la crise de l’obus-torpille : les obus chargés d’explosif brisant rendent d’un coup inutiles les maçonneries verticales que trois siècles d’ingénieurs avaient perfectionnées.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, Rocroi se lit d’un seul regard, ce qui est rarement le cas d’une ville. L’étoile des bastions dessine une figure géométrique complète, et les rues convergent vers la place centrale comme les rayons d’une roue, parce que le tracé des rues et celui des remparts ont été conçus ensemble, et non l’un après l’autre.
La vue aérienne montre aussi ce que la géométrie servait. Depuis la place centrale, une garnison pouvait atteindre n’importe quel point de l’enceinte par une seule rue droite, sans traverser un dédale de ruelles. Les bastions à orillons, ces retours arrondis qui protègent les flancs, permettaient quant à eux de battre les fossés sans exposer les servants des pièces.
Elle rend enfin visible le vide autour. Les zones urbanisées n’occupent que 3,6 % du territoire communal, couvert à 61 % de forêts et à 27 % de prairies, et la campagne ardennaise borde l’enceinte. Ce que la bataille de 1643 a rendu célèbre, c’est un plan de 1552, resté lisible parce que rien n’est venu le recouvrir.
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.
Sources : notice de Rocroi, Wikipédia en français ; réseau des sites majeurs de Vauban.

