Le dimanche 10 mars 1907, dans un bois d’Audrix, près du Bugue, un puisatier descend seul au bout de ses cordages dans un trou qui vient de s’ouvrir. Les voûtes maçonnées qui fermaient l’endroit depuis la fin du XVIIIe siècle se sont effondrées au début de l’année. Gabriel Galou atteint le sommet d’un énorme cône d’éboulis, au cœur d’une salle que l’on appellera la cathédrale de cristal.
Selon l’histoire publiée par le site du gouffre, l’explorateur, malgré un éclairage sommaire, aperçoit un nombre considérable de colonnes de cristal de 0,80 à 1 mètre de diamètre et de 5 à 6 mètres de hauteur, ainsi que deux bassins d’une eau parfaitement limpide, dont l’un mesure 1,20 mètre de profondeur. Interrogé à sa sortie par les curieux massés au bord du trou, il répond que cela dépasse l’imagination la plus féconde et qu’il ne peut pas le décrire.
Le lieu n’était pourtant pas inconnu : il avait été bouché volontairement, et c’est l’effondrement de cette fermeture qui explique la redécouverte de 1907.
Un trou de Promeissat pris pour un volcan au XVIIIe siècle
Les plus anciennes mentions du gouffre remontent au début du XVIIIe siècle, sous le nom de trou, ou cro en langue d’oc, de Promeissat. On le prenait alors pour le cratère d’un volcan éteint. Un ouvrage de 1755, l’Oryctologie, décrit près du lieu-dit Drix des feux souterrains qui s’élèvent de temps en temps et brûlent le bois qu’on y expose, et conclut à un véritable volcan.
Selon le dossier de presse du site, une fumée en sortait par temps froid. Vers 1755, un habitant de la contrée se fait descendre dans une hotte attachée à des cordes, après avoir placé à l’entrée une sonnette dont il tient le cordon. Arrivé à une profondeur modeste, il demande à remonter : il rapporte avoir vu de grandes cavités d’où s’exhalait une vapeur étouffante qui l’empêchait d’aller plus bas.
Une réputation de tombeau et des légendes de canards
Le 29 avril 1778, François de Paule Latapie, inspecteur des manufactures, note dans son journal sa visite de ce trou redouté, situé près de l’ancienne route de Sarlat à Bergerac empruntée par les diligences. Il décrit une ouverture ovale large de huit pieds. Avec M. Pélissier, il jette de grosses pierres qui mettent environ quatre secondes à toucher le fond, ce qui suggère une profondeur proche de deux cents pieds. Le trou passait pour avoir fait de nombreuses victimes et aurait servi à faire disparaître les corps de voyageurs détroussés et assassinés.
Le site du gouffre rapporte plusieurs légendes :
- des canards jetés vivants par couple, un ruban autour du cou, auraient été retrouvés quelques jours plus tard sur la Vézère, près de la fontaine de Frémulot ;
- une autre paire aurait reparu les ailes brûlées à Perdigat, sur la commune de Saint-Chamassy, à l’entrée d’une petite grotte d’où sort une source qui rejoint la Vézère ;
- un seigneur de Limeuil y aurait été précipité par ses propres vassaux ;
- plus tard, les jeunes filles lançaient une pièce d’argent dans la vasque pétrifiante dans l’espoir de se marier dans l’année.
Le comité départemental du tourisme rappelle de son côté le surnom de trou du Diable longtemps porté par le site.
Muré par un juge royal, oublié près de 130 ans
Face à ces récits, des villageois réclament la fermeture du trou. Des tombereaux de pierres, puis une voûte de troncs et de terre, échouent à le combler. Jean-Baptiste-Louis Pélissier de Barry, juge royal du Bugue, fait alors construire plusieurs voûtes superposées et solidement maçonnées. Pour ce chantier, il nourrit et loge les vagabonds de la région en échange de leur travail.
La végétation recouvre ensuite les ouvrages. En 1881, le poète buguois Gabriel Lafon décrit encore un terrain légèrement affaissé, quelques chênes rabougris et une croix de bois vermoulue, seule trace visible du gouffre. Le site officiel résume la suite en une phrase : depuis 130 ans que le gouffre avait été bouché, on n’en entendait plus guère parler, jusqu’à l’effondrement des voûtes au début de 1907.
Le terrain appartient alors à Pierre Francès, qui confie l’exploration à Gabriel Galou. Une seconde descente a lieu le vendredi 5 avril 1907. Les articles de l’époque, cités par le site, annoncent alors une grotte extrêmement curieuse, rivale du gouffre de Padirac, dont la rivière souterraine n’avait été explorée qu’en 1889.
De la nacelle à cheval au tunnel de 1957
Le 21 mai 1907, Gabriel Galou, Pierre Francès et M. Soulié fondent une société civile devant un notaire du Bugue pour exploiter le gouffre. Les visiteurs y descendent par un ascenseur dont la nacelle accueille quatre personnes, dans une salle éclairée à l’acétylène. Les visites ne s’interrompent que pendant la guerre de 1914-1918, mais le tourisme souterrain ne prend réellement son essor qu’à partir de 1924.
Une plaquette de 1925 décrit l’expérience. Trois par trois, les touristes prennent place dans une benne qui s’enfonce le long d’un puits étroit et sombre. À une dizaine de mètres sous l’orifice, les parois s’écartent brusquement et la benne touche le fond à 50 mètres. Le treuil est entraîné par un cheval qui tourne autour, certains parlent d’un âne ou d’une mule, et le voyage se fait parfois en partie dans le noir.
La suite, datée par l’histoire officielle du site, alterne réouvertures et fermetures :
- l’insécurité, puis la guerre de 1939-1945, mettent fin aux descentes en benne ;
- le 6 août 1950, le gouffre rouvre avec deux cabines de six places et un groupe électrogène, après une levée de six millions de francs ; on compte 5 000 descentes en moins d’un mois ;
- en 1952, l’ascenseur est jugé dangereux par l’agence Veritas et le site ferme de nouveau ;
- en 1956, le spéléologue Robert de Joly suggère de percer un tunnel ; une tranchée de 70 mètres et un tunnel de 112 mètres sont creusés jusqu’à une plateforme de 23 tonnes accrochée à mi-hauteur ;
- la jonction est fêtée le 28 février 1957 et les visiteurs reviennent le jour de la Pentecôte 1957.
La nacelle n’a pas disparu pour autant. Le dossier de presse 2019 du gouffre explique que la nacelle d’origine, accrochée à un seul câble, tournait au hasard sur elle-même et offrait une vue panoramique sur les concrétions. La version actuelle reproduit cette sensation avec un plancher qui pivote à 360 degrés, pour 11 passagers, pendant une lente descente de 50 mètres d’une dizaine de minutes. Elle ne sert qu’à descendre : aucune remontée ne se fait par la nacelle.
Ce que mesure la cathédrale de cristal
Le site se présente comme la plus vaste cavité aménagée du Périgord. Son dossier de presse décrit un gouffre circulaire de 60 mètres de diamètre, orné d’orgues de stalactites, de stalagmites et de concrétions triangulaires. Sous la voûte, quatre fontaines pétrifiantes gouttent sur de petites poteries qui se couvrent en huit à dix mois d’un film pailleté de calcite.
Le nom de cathédrale de cristal est attribué par ce même dossier au spéléologue Norbert Casteret, inspiré par la voûte en forme de dôme et par la rangée de stalactites évoquant de grandes orgues. Le gouffre a aussi rendu des traces de son passé : en 1974 et 1975, le dégagement d’une partie du cône d’éboulis a fait remonter 400 mètres cubes de déblais, avec des ossements d’animaux, des outils anciens, des restes humains dont un fragment de crâne, et un coffret de pièces de bronze de l’époque de François Ier.
| Repère | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Exploration par Gabriel Galou | 10 mars 1907 | Site officiel |
| Profondeur du gouffre | 50 mètres | Site officiel |
| Diamètre de la salle | 60 mètres | Dossier de presse 2019 |
| Température | 14 °C | Site officiel, 2026 |
| Passagers de la nacelle actuelle | 11 personnes | Site officiel |
| Tunnel d’accès creusé en 1956-1957 | 112 mètres | Site officiel |
Pour la saison haute 2026, du 1er avril au 31 octobre, les tarifs affichés par le gouffre sont de 14,60 euros pour un adulte en visite classique et de 24,70 euros avec la descente en nacelle. La visite guidée dure une heure, les photos sont interdites dans la cavité et la nacelle n’est pas accessible aux personnes à mobilité réduite.
Le site officiel résume la suite en une phrase : depuis 130 ans que le gouffre avait été bouché, on n’en entendait plus guère parler, jusqu’à l’effondrement des voûtes au début de 1907.
Ce que les sources ne tranchent pas
Plusieurs chiffres varient selon les documents, y compris chez l’exploitant lui-même :
- la profondeur est de 50 mètres pour le site officiel, de 42 mètres dans l’inventaire Spéléométrie de la France cité par Wikipédia et même dans le dossier de presse de 2019 ;
- la date d’ouverture au public change d’une page officielle à l’autre, 1908 ou 1924, alors que l’histoire du site mentionne des visites dès 1907.
Les récits de voyageurs assassinés reposent sur une réputation que Latapie rapporte sans citer de cas précis. Les restes humains retrouvés en 1974 et 1975 semblent, selon l’exploitant, confirmer ces rumeurs, mais aucune datation publiée n’est indiquée sur son site. Enfin, le réseau souterrain qui a creusé la salle reste introuvable : un sondage de 1956 dans une faille n’a pas trouvé de fond à 33 mètres, et les tentatives pour atteindre le réseau actif sous le fond du gouffre ont jusqu’ici échoué. D’autres gouffres français ont eux aussi été descendus d’abord par un artisan, comme le rappelle l’histoire de l’aven Armand et de sa stalagmite de 30 mètres.

