Le 19 septembre 1897, sur le causse Méjean, un forgeron du Rozier se laisse glisser le long d’une échelle de corde de 80 mètres, suspendue dans le vide et dans le noir complet. Soixante-quinze mètres plus bas, il prend pied sur un cône d’éboulis et crie dans le téléphone qu’il voit une forêt de pierre. Ce forgeron s’appelle Louis Armand, et le gouffre portera son nom.
L’aven Armand s’ouvre sur la commune d’Hures-la-Parade, en Lozère, à 970 mètres d’altitude, sur l’un des grands plateaux calcaires qui dominent les gorges du Tarn et de la Jonte. En surface, rien ou presque : un entonnoir dans la steppe. Sous terre, une salle unique de 110 mètres de long, 60 mètres de large et 45 mètres de haut, dont le sol porte plus de 400 stalagmites. La plus haute mesure 30 mètres, selon la présentation du site par la société qui l’exploite, qui la décrit comme la plus grande stalagmite connue dans une grotte aménagée.
Un trou repéré par hasard, une descente de 75 mètres
Louis Armand n’est pas un inconnu en 1897. Né le 23 août 1854 près de Saint-Affrique, en Aveyron, serrurier de métier, il s’est installé comme forgeron au Rozier, au confluent du Tarn et de la Jonte. Recruté par Édouard-Alfred Martel après lui avoir réparé un bateau démontable, contremaître dès 1889, il reste près de vingt ans son second sous terre. Il était déjà de la descente de Padirac, dont le puits d’entrée et la rivière souterraine ont été explorés par Martel en 1889.
Le livret de visite du site raconte que, de retour d’une expédition à l’abîme de Bramabiau, Armand vient examiner un gouffre dont lui a parlé un habitant de Hyelzas, un hameau situé à 4 kilomètres. D’après le site officiel, il annonce ensuite à Martel, à l’hôtel des Voyageurs du Rozier, être tombé sur un « maître trou » où les pierres jetées tombent « avec un vacarme pire que partout ». Martel, qui a alors 38 ans, organise aussitôt une expédition.
L’équipe arrive sur place par un vent glacial avec, selon les mots de Martel rapportés par le site, « mille kilos d’échelles, cordes, téléphone, lit de camp » et caisses de lumière. Armand descend le premier. Au téléphone, il décrit au moins cent colonnes, dont la plus haute aurait « bien 25 mètres ». Le lendemain, le naturaliste Armand Viré puis Martel le rejoignent. Ils dressent un plan de la salle et repèrent au fond un second puits de 87 mètres. L’expédition se prolonge jusqu’au 21 septembre.
Martel tranche lui-même la question du nom. Le gouffre n’en avait pas, écrit-il ; il décide, « séance tenante », qu’il s’appellera l’aven Armand.
Une seule salle de 110 mètres, 100 mètres sous la surface
L’aven est d’une architecture simple. Une cheminée verticale de 75 mètres de haut et de 3 mètres de diamètre relie le plateau à la voûte de la salle. Au fond, un puits aveugle de 87 mètres de dénivelé et de 5 mètres de diamètre plonge vers des profondeurs que la visite ne montre pas. Entre les deux s’étend la grande salle, dont le sol se trouve à environ 100 mètres sous la surface.
Le site exploitant chiffre son volume à 200 000 mètres cubes. L’article de Wikipédia consacré à l’aven donne une dénivellation totale de 197 mètres pour l’ensemble de la cavité, d’après un inventaire spéléométrique publié en 2004, et une température de 12 °C. Selon le site exploitant, beaucoup des 400 stalagmites atteignent 15 à 20 mètres de haut.
Plus de 400 stalagmites, nées de gouttes qui explosent au sol
Ce qui frappe dans l’aven Armand, ce n’est pas le plafond, plutôt pauvre en grandes stalactites, mais le sol. La société exploitante explique ce contraste par la nature de l’eau. Les gouttes qui traversent le calcaire du causse sont très chargées en carbonate de calcium et si lourdes qu’elles ne restent pas assez longtemps accrochées à la voûte pour y bâtir de longues stalactites.
Elles tombent donc de très haut, jusqu’à 45 mètres, et prennent de la vitesse. À l’impact, chaque goutte éclate en gouttelettes qui déposent leur calcite tout autour du point de chute. Les courants d’air dévient encore les trajectoires, d’où ces stalagmites hérissées de collerettes, en piles d’assiettes.
La chronologie avancée par le site s’étire sur des durées vertigineuses :
- il y a 200 millions d’années, les calcaires du causse Méjean se déposent au fond d’une mer chaude et peu profonde ;
- il y a 30 millions d’années, l’eau acide commence à creuser la cavité, qui s’agrandit par effondrements successifs de sa voûte ;
- il y a 1 million d’années, la salle atteint à peu près sa taille actuelle ;
- les concrétions auraient commencé à se former il y a 700 000 ans, et elles grandissent de quelques centimètres par siècle, selon le livret de visite.
De 1897 à 1927 : trente ans d’échelles avant l’ouverture au public
Martel et Armand veulent ouvrir leur découverte au public dès 1897. Une association pour l’aménagement de l’aven est créée cette année-là, mais les investisseurs ne suivent pas, et la route d’accès demandée au département et à la commune de Meyrueis ne se fait pas.
Armand organise malgré tout quelques visites pour les plus téméraires. La chronique de la société de l’Aven Armand date la première visite touristique du 16 août 1899, lors d’une excursion du Club cévenol. Une visiteuse, présentée comme la première femme à tenter l’aventure, demande à être remontée après une vingtaine de mètres de descente. Ces visites cessent en 1914 avec la guerre. Pendant trente ans, la plus belle salle du causse n’a été accessible qu’au bout de 75 mètres d’échelles.
Le déblocage vient de deux entrepreneurs toulousains d’origine lozérienne, Isidore Pin et Pierre Tondut, qui descendent dans le gouffre en avril 1926. Une société anonyme est constituée à Millau le 9 juillet 1926, avec Martel pour président et Édouard Eiffel, fils de l’ingénieur Gustave Eiffel, pour vice-président. Les travaux sont lourds : une route depuis la nationale, un tunnel en pente douce de 208 mètres débouchant dans la salle, des sentiers dans la forêt de stalagmites et un éclairage en quatre couleurs conçu par Fernand Jacopozzi, l’illuminateur de la tour Eiffel.
L’inauguration a lieu le 11 juin 1927 et les premières visites commencent le lendemain. Le livret indique que 140 000 visiteurs sont venus entre 1927 et 1933. Les aménagements se succèdent ensuite : une passerelle au-dessus du gouffre de 90 mètres en 1952, un funiculaire sur pneus en 1963, présenté comme le premier d’Europe, une gare d’accueil en 1972, puis un éclairage à LED en 2014. En 2026, un nouveau funiculaire baptisé Aven Express a pris le relais. Le site revendique près de 10 millions de visiteurs depuis 1927.
Pendant trente ans, la plus belle salle du causse n’a été accessible qu’au bout de 75 mètres d’échelles.
| Repère | Chiffre | Source |
|---|---|---|
| Plus haute stalagmite | 30 mètres | Site de l’Aven Armand, Lozère Tourisme |
| Nombre de stalagmites | plus de 400 | Site de l’Aven Armand, Wikipédia |
| Grande salle (longueur, largeur, hauteur) | 110 m, 60 m, 45 m | Site de l’Aven Armand, Lozère Tourisme |
| Cheminée d’entrée naturelle | 75 mètres | Site de l’Aven Armand |
| Second puits au fond de la salle | 87 mètres | Site de l’Aven Armand |
| Tunnel d’accès percé en 1926 et 1927 | 208 mètres | Société de l’Aven Armand, Wikipédia |
Un site classé au cœur des Causses
L’aven Armand est un site classé depuis le 20 août 1941, selon Wikipédia, qui renvoie au fichier national des sites classés du ministère de la Transition écologique. Selon le site exploitant, il se trouve au cœur du Parc national des Cévennes et du territoire des Causses et Cévennes, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Le plateau qui le recouvre forme aussi l’un des deux rebords des gorges du Tarn et leurs 53 kilomètres de canyon.
Ce que le chiffre de 30 mètres ne dit pas
Le record de l’aven Armand est solide dans les sources locales, mais sa formulation varie, et plusieurs points méritent une lecture prudente :
- la portée du record : le site exploitant parle de la plus grande stalagmite connue « du monde souterrain aménagé », Lozère Tourisme de la plus grande connue au monde, Wikipédia de l’une des plus hautes d’Europe ;
- la comparaison avec la Sardaigne : la grotte d’Ispinigoli abrite une colonne d’environ 38 mètres, mais il s’agit d’une colonne qui relie le sol à la voûte, pas d’une stalagmite isolée, ce qui rend la comparaison délicate ;
- la date du repérage : le livret anglais du site situe la première visite d’Armand le 17 septembre 1897, la page consacrée aux portraits la veille de la descente, soit le 18 ;
- la longueur du tunnel : 208 mètres dans la chronique de la société et sur Wikipédia, environ 200 mètres dans le livret de visite.
Enfin, la plupart des chiffres disponibles, dimensions, âge des concrétions, vitesse de croissance, proviennent de la société qui exploite la grotte et n’ont pas été recoupés ici par une publication scientifique récente. La hauteur de 30 mètres elle-même est reprise par toutes les sources consultées, sans que l’on sache précisément quand et comment elle a été mesurée. La première estimation, lancée par Armand au téléphone en 1897, parlait de 25 mètres.
