Aux entrées du domaine de Chambord, les voitures roulent sur une grille posée à même la chaussée. Elle laisse passer les véhicules, mais pas les animaux. Jusqu’au début du XXe siècle, ces passages étaient fermés par des portails clos chaque nuit, percés dans un mur de 32 kilomètres.
Vu d’avion, le château de Chambord se reconnaît à ses toitures peuplées de cheminées, de lucarnes et de tourelles. Mais la ligne la plus longue du domaine se trouve loin du monument : un mur d’enceinte qui fait le tour de tout le parc. Selon l’historique publié par le Domaine national de Chambord, il a été commencé vers 1542 et achevé en 1645 sous Gaston d’Orléans. Il délimite depuis lors une surface que la notice Mérimée du ministère de la Culture fixe à 5 433 hectares, et que le domaine compare lui-même à une forêt de plaine de la taille de Paris intra-muros.
Cet ouvrage discret raconte une autre histoire que celle du palais de François Ier. Celle d’un parc de chasse royal taillé dans les terres des paysans, d’une population qui n’en voulait pas, et d’une clôture qui, en 2026, fait de Chambord un terrain d’étude unique pour la grande faune.
Un parc de chasse découpé en 1523, un mur commencé vers 1542
Au Moyen Âge, la forêt où s’élève Chambord fait partie du massif forestier de Boulogne, propriété des comtes de Blois puis domaine royal à partir de 1498. Le domaine national explique que le parc de Chambord a été délimité à l’intérieur de ce massif en 1523, à l’initiative de François Ier. Les travaux du château avaient commencé en 1519.
Pour constituer son parc, le roi achète aussi les terres agricoles qui jouxtent la forêt au nord du Cosson. Selon le domaine, plus de 2 500 hectares de terres agricoles sont ainsi annexés : des champs cultivés, quelques bosquets et, vraisemblablement, des landes où paissaient les moutons des paysans des environs.
La chronologie publiée par le domaine place en 1542 deux décisions liées : la création de la capitainerie royale des chasses et le début de l’édification du mur. Le chantier est long, mais il ne semble pas s’être arrêté à la mort de François Ier en 1547. Des factures de 1556 attestent qu’Henri II, son fils, a ordonné aux riverains de poursuivre les travaux en son absence.
C’est Gaston d’Orléans, propriétaire du domaine de 1626 à 1660 selon la notice Mérimée, qui donne au domaine sa forme définitive. En 1645, il en augmente la superficie et fait achever la construction du mur. La notice Mérimée précise que les limites actuelles du domaine royal sont celles qu’il a fixées, et que Chambord est le seul domaine royal conservé dans sa délimitation du XVIIe siècle.
2,50 mètres de haut, 70 centimètres de fondations : un mur de pierres sèches
Le mur n’a rien d’un rempart militaire. Le domaine en donne les caractéristiques suivantes :
- une longueur de 32 kilomètres ;
- une hauteur moyenne de 2,50 mètres ;
- des fondations de 70 centimètres de profondeur ;
- une maçonnerie de petites pierres sèches de calcaire de Beauce.
Des portes ont été percées pour permettre de circuler. En 1549, elles étaient au nombre de trois, et leur emplacement a souvent changé au fil des siècles. La notice Mérimée compte aujourd’hui six entrées dans le mur de clôture. Ces portes étaient garnies de portails qui restaient en principe fermés la nuit jusqu’au début du XXe siècle, avant d’être remplacés par les grilles à gibier posées sur la chaussée, qui laissent passer les véhicules mais pas les animaux.
| Repère | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Début du mur | vers 1542 | Domaine national de Chambord |
| Achèvement | 1645, sous Gaston d’Orléans | Domaine national de Chambord |
| Longueur | 32 kilomètres | Domaine national de Chambord |
| Hauteur moyenne et fondations | 2,50 mètres, fondations de 70 centimètres | Domaine national de Chambord |
| Surface enclose | 5 433 hectares (5 440 dans les communiqués du domaine) | Notice Mérimée, communiqué du 4 mai 2026 |
| Entrées | trois en 1549, six aujourd’hui | Domaine national de Chambord, notice Mérimée |
Des brèches dès 1549, puis un capitaine et trois gardes
Le mur a été mal accueilli. Le domaine national relève que de nombreuses brèches ont été ouvertes dès 1549, signe de la gêne qu’il représentait pour les habitants de la région : il compliquait leurs déplacements et les empêchait de braconner le gibier des forêts. Malgré les sanctions prévues et la surveillance constante des gardes, des brèches ont continué de s’ouvrir pendant de nombreuses années.
La surveillance s’organise avec la capitainerie royale. Le domaine de Chambord reçoit un capitaine et trois gardes, qui ont autorité sur la chasse et sur les eaux et forêts du comté de Blois. Les brèches deviennent alors moins fréquentes, mais d’autres délits sont sanctionnés. Le domaine rapporte que ces capitaines, peu contrôlés, commettaient de nombreux abus envers les paysans et les riverains, et qu’on les disait très violents. C’est l’une des raisons pour lesquelles la capitainerie royale de Chambord a disparu en 1777, sous Louis XVI.
Ce que le mur ferme d’un côté, il le protège de l’autre. Les étapes suivantes de l’histoire du domaine montrent comment cette clôture de chasse royale est devenue un objet patrimonial et écologique :
- 1923 : le parc est classé au titre des sites, selon la notice Mérimée ;
- 1930 : l’État acquiert le domaine ;
- 1947 : le parc devient réserve nationale de chasse et de faune sauvage ;
- 1997 : un arrêté du 2 avril classe au titre des monuments historiques les sols et bâtiments à l’intérieur du mur, y compris le mur lui-même avec ses pavillons et ses entrées ;
- 2017 : le décret du 2 mai 2017 institue le domaine national de Chambord.
Une forêt close où les grands animaux gardent un comportement naturel
Pour le Domaine national de Chambord, qui détaille la gestion actuelle du parc, Chambord est le seul lieu en France assez vaste pour préserver le comportement naturel des grands animaux, tout en étant ceint d’un mur qui les empêche de sortir. Ce mur, haut de 2,50 mètres en moyenne, empêche les grands animaux de sortir d’un parc assez vaste pour qu’ils y gardent un comportement naturel.
Cette situation a fait du domaine un réservoir. La capture de cerfs vivants y a commencé au XIXe siècle et a pris son essor dans les années 1950 : depuis 1950, près de 100 cerfs et biches ont été capturés chaque année pour être réintroduits sur d’autres sites. Le domaine indique toutefois que les commandes de cerfs vivants diminuent, et que la chasse reste alors le seul moyen de réguler une espèce qui cause des dégâts à la forêt.
L’enclos sert aussi la recherche. Le programme scientifique du domaine souligne que l’État n’aurait pas la possibilité de recréer aujourd’hui une forêt de plaine de cette taille en milieu fermé. La forêt est classée monument historique depuis 1997 et intégrée au réseau Natura 2000 en 2006 au titre de la directive Oiseaux, puis en 2007 au titre de la directive Habitats. Pour le public, onze observatoires surélevés sont installés dans la partie ouverte du domaine, dont cinq peuvent accueillir cinquante personnes.
Au centre, des toits pensés comme une ville de pierre
Au milieu de cet enclos se dresse le château. Le domaine décrit des parties hautes hérissées de cheminées et de tourelles d’escalier, qui évoquent le style des châteaux forts alors que l’artillerie avait rendu ceux-ci obsolètes dès le milieu du XVe siècle. L’escalier à double révolution conduit jusqu’aux terrasses sommitales, où culmine la tour-lanterne, la plus haute tour du château.
Les chiffres du château lui-même, ses pièces, ses escaliers et ses cheminées, ont été détaillés dans notre article sur les 426 pièces et 282 cheminées de Chambord. Pour un autre jardin de la Loire qui se lit d’en haut, voir aussi les 52 728 pieds de buis du potager de Villandry.
Ce mur, haut de 2,50 mètres en moyenne, empêche les grands animaux de sortir d’un parc assez vaste pour qu’ils y gardent un comportement naturel.
Ce que les chiffres ne disent pas
Plusieurs points restent flous. La surface enclose varie selon les documents : 5 433 hectares pour la notice Mérimée et pour l’historique du domaine, 5 440 hectares dans les communiqués de presse du même domaine. L’écart, de sept hectares, n’est expliqué nulle part dans les sources consultées.
La date de début du mur est elle-même donnée comme approximative : le domaine écrit « vers 1542 ». Les archives du chantier du château ont en grande partie disparu, ce qui laisse aussi ouverte la question de son architecte. Quant à la formule du plus vaste parc forestier clos de murs d’Europe, c’est celle qu’emploie le domaine dans ses propres documents.
Enfin, le mur vieillit. Dans un communiqué du 4 mai 2026, le domaine écrit que le mur d’enceinte de 32 kilomètres, l’église Saint-Louis, les maisons du village et les pavillons d’entrée doivent être restaurés. Il chiffre à plus de 30 millions d’euros par an les besoins de l’ensemble de ses missions, sans détailler la part du mur.

