Automne 2020, centre-bourg de Plouharnel, à 2 km à l’ouest des alignements du Ménec. Avant l’aménagement d’un parc d’activités de 7 000 m², une équipe d’archéologues ouvre le terrain pendant trois mois. Pas un menhir debout : à leur place, des fosses garnies de blocs de granite, une petite tombe et des foyers.
Ces fosses étaient les fondations de pierres dressées aujourd’hui disparues. Le site, baptisé Le Plasker, a fait l’objet d’un article publié en 2025 dans la revue scientifique Antiquity, signé par Audrey Blanchard, Jean-Noël Guyodo, Bettina Schulz Paulsson et Fabien Montassier. Les auteurs y décrivent une section jusque-là inconnue du grand complexe mégalithique de Carnac, et surtout une chronologie fine, appuyée sur 49 datations au radiocarbone.
Les auteurs la présentent comme l’une des plus importantes séries de datations radiocarbone de l’ouest de la France. Dans les sols acides du Morbihan, rappellent-ils, les os et la matière organique se conservent mal, ce qui limite les occasions de dater. Au Plasker, ce sont des charbons de bois piégés dans les fosses qui ont été datés.
Un morceau de Carnac sous un futur parc d’activités
La fouille de sauvetage a été conduite par la société Archeodunum, sous la direction d’Audrey Blanchard. Le terrain se trouve dans une ancienne vallée, au bord d’un plateau granitique bordé par la baie de Quiberon au sud et par l’océan Atlantique à l’ouest. Selon l’article, le site se situe à 1,4 km au sud-est de l’alignement de Sainte-Barbe et à 800 m de l’alignement du Vieux Moulin, le plus proche.
L’article relève plusieurs éléments de contexte. Le rivage actuel est à environ 1 km, mais au Ve millénaire avant notre ère le niveau de la mer était environ 5 m plus bas. Depuis le point le plus haut du site, la mer restait visible, et les files de pierres pouvaient être vues depuis la mer. Le site d’origine s’étendait très probablement au-delà de la surface fouillée, et dans ce secteur une grande partie des vestiges a été détruite par l’urbanisation récente : on ne peut donc pas dire à quels autres ensembles les files du Plasker étaient reliées.
Pour les auteurs, cette découverte complète la ligne presque continue de pierres dressées qui court de La Trinité-sur-Mer à Erdeven, sur une zone côtière de plus de 10 km de large.
Des menhirs absents, des fosses qui parlent
Contrairement aux grandes files du Ménec ou de Kermario, il ne reste au Plasker aucune pierre dressée. Les fosses de fondation, d’un diamètre moyen de 1,8 m, contenaient en moyenne 60 blocs de granite, soit plus de 100 kg de matériaux de calage. D’après le diamètre et la profondeur des fosses, les chercheurs estiment que les menhirs ont pu dépasser 3 m de hauteur.
Les pierres ont disparu, mais leurs fosses de calage sont restées en place, et les charbons piégés dedans ont livré les dates.
Les pierres ont disparu, mais leurs fosses de calage sont restées en place, et les charbons piégés dedans ont livré les dates. La disposition intacte des blocs de calage indique, selon l’article, un démontage délibéré et contrôlé : une destruction désordonnée aurait dispersé les blocs. Les auteurs jugent probable que les menhirs aient été retirés pour être réutilisés, peut-être dès le Néolithique, époque où des pierres dressées servaient parfois de dalles de couverture pour les tombes. Un cas de remploi est déjà raconté sur ce site : Gavrinis et la Table des Marchands, couverts par deux morceaux d’une même stèle gravée.
Autour des fosses, l’équipe a aussi mis au jour des foyers à pierres chauffées, d’un diamètre moyen de 1,47 m. Certains sont alignés avec les menhirs. L’analyse des charbons exclut le grillage de céréales ou le fumage des aliments ; une cuisson d’aliments enveloppés parmi des pierres chaudes est jugée très possible, sans être démontrée.
Quarante-neuf datations là où les sols effacent tout
Les échantillons sont des charbons de bois prélevés au fond des remplissages, de préférence dans des espèces à vie courte comme le noisetier ou l’aubier de chêne. Sur 33 structures, 49 dates ont été obtenues. Dix structures ont d’abord donné des dates récentes jugées discordantes ; pour cinq d’entre elles, de nouveaux échantillons ont fourni des dates néolithiques. Un modèle statistique bayésien appliqué à au moins 30 dates a permis de distinguer six phases principales.
| Phase | Datation (avant notre ère) | Ce qui a été trouvé |
|---|---|---|
| 1. Mésolithique | 5699 à 5621 | Une structure ovale de 5,70 x 5,10 m, interprétée comme une hutte |
| 3. Tombe | 4791 à 4640 | Un petit tertre circulaire de 3,3 m couvrant un coffre de pierre sèche |
| 4. Alignements | 4668 à 4368 | Plusieurs files de menhirs érigées en sous-phases successives |
| 5. Dernier menhir | 4372 à 4249 | Une ultime pierre dressée à l’est du site |
| 6. Derniers foyers | 4251 à 4040 | Deux foyers, sans nouvelle pierre dressée |
La tombe mérite qu’on s’y arrête. Son coffre, de 0,7 x 0,9 m, était sans doute destiné à un seul défunt, mais aucun os ni aucun objet n’y a été conservé. Elle a été bâtie directement sur l’emplacement de la hutte mésolithique, après un hiatus d’environ 300 ans. Les auteurs la présentent comme l’un des plus anciens exemples connus de tombe monumentale prémégalithique, dans la région comme en Europe.
Leur conclusion porte sur la durée : les files de pierres du Plasker ne sont pas sorties de terre en une fois. La phase des menhirs démarre quelques décennies après la tombe et ouvre un projet de 300 ans, fait d’ajouts successifs le long du même axe.
Ce que l’on sait de l’ensemble de Carnac en 2026
Le Plasker éclaire un secteur, pas tout le complexe. Pour l’ensemble, le Centre des monuments nationaux retient des datations obtenues lors de fouilles préventives qui s’échelonnent pour la plupart entre 4 800 et 3 500 avant J.-C., en soulignant qu’il est difficile d’être plus précis sur cette période de plus de mille ans. L’établissement ajoute qu’on ne peut pas dire si la construction a duré quelques mois ou des centaines d’années. Il compte 3 000 monolithes déployés en plusieurs ensembles sur 4 km de longueur, un chiffre détaillé dans notre article sur ce que l’on sait des alignements de Carnac.
Le 12 juillet 2025, lors du 47e Comité du patrimoine mondial réuni à Paris, les « Mégalithes de Carnac et des rives du Morbihan » ont été inscrits sur la liste de l’UNESCO. La fiche officielle du bien et le communiqué de la préfecture du Morbihan apportent plusieurs chiffres :
- un bien en série de quatre éléments constitutifs, entre la presqu’île de Quiberon et le golfe du Morbihan, couvrant 19 598 ha, avec une zone tampon de 98 029 ha ;
- plus de 550 sites et monuments répartis sur 28 communes, selon la préfecture ;
- une période de construction comprise entre environ 5000 et 2300 avant notre ère ;
- 41 % des structures mégalithiques protégées comme monuments historiques classés ou inscrits, environ un quart en propriété publique, le reste en propriété privée ;
- des structures mégalithiques submergées qui ne sont pas protégées, même si les aménagements du littoral sont réglementés.
Selon le communiqué préfectoral, il s’agit du premier site breton inscrit, au terme d’une démarche commencée en 1996 avec l’inscription sur la liste indicative et portée depuis 2012 par l’association Paysages de Mégalithes.
Saint Cornély, Krifol et les korrigans
Faute de dates, les habitants ont longtemps proposé leurs propres explications. Le Centre des monuments nationaux en rassemble plusieurs dans sa page consacrée aux contes et légendes :
- depuis le XVIIe siècle, une légende attribue à saint Cornély, présenté comme un ancien pape, la transformation de soldats païens en menhirs, alors qu’il tentait de s’échapper par la mer sans trouver de navire ;
- Zacharie Le Rouzic, dans un recueil publié en 1912, rapporte celle du menhir de Krifol, un jeune homme riche et volage pétrifié par Dieu, dont l’âme serait condamnée à tourner autour de la pierre ;
- les korrigans, petit peuple légendaire breton, sont situés par les contes dans les grottes, les tumulus et les dolmens, où ils dansent en cercle à la tombée du jour.
Le CMN voit dans ces croyances un besoin d’expliquer des pierres qui ne pouvaient jadis être attribuées à l’homme, et estime que l’intérêt et le respect qu’elles ont suscités ont aidé à conserver les mégalithes.
Ce que les fouilles ne disent pas encore
Plusieurs questions restent ouvertes :
- la fonction des alignements : selon la fiche UNESCO, il n’est pas encore possible d’expliquer avec certitude les raisons de leur érection, et l’article d’Antiquity précise que cette question dépasse son objet ;
- l’usage des foyers : outre la cuisson, les auteurs évoquent la possibilité qu’ils aient servi à éclairer les pierres ; des analyses de résidus lipidiques, de phytolithes et d’ADN environnemental sont en cours ;
- la portée des résultats : les dates du Plasker valent pour ce secteur ; les auteurs écrivent que les alignements du sud de la Bretagne marquent potentiellement les débuts de la tradition mégalithique dans le nord-ouest de l’Europe, sans l’affirmer.
Enfin, les chiffres de l’ensemble varient selon les documents. Le CMN parle de 27 communes et de 550 monuments mégalithiques pour la zone, quand la préfecture évoque plus de 550 sites et monuments sur 28 communes. Les deux documents n’expliquent pas cet écart. La fouille de Plouharnel montre surtout qu’une partie de Carnac se lit désormais dans les fosses, là où les pierres manquent.

