Le sommet dessiné par Auguste Perret n’a jamais été bâti : un cube de verre de six mètres coiffe la tour Perret d’Amiens depuis 2005

La tour Perret, à Amiens dans la Somme
La tour Perret, à Amiens (Somme). Photo : Adrelaxen, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

La tour que l’on photographie à la sortie de la gare d’Amiens n’est pas celle qu’Auguste Perret avait dessinée. Son sommet n’a jamais été bâti. Ce qui la coiffe aujourd’hui est un cube de verre posé en 2004 et 2005, qui l’a fait passer de 104 à 110 mètres.

En vidéo : le sommet jamais bâti de la tour Perret d'Amiens et son cube de verre de 2005

Une seule de ces sources le dit en toutes lettres : la revue d’éclairage de la fin 2005 écrit que le sommet, tel que l’architecte l’avait imaginé, ne sera jamais terminé. La notice d’archives audiovisuelles et le média national établissent, eux, le cube de 2005 et la surélévation de six mètres, et un reportage de France 3 Hauts-de-France ajoute que ce cube parachève l’idée de grandes horloges que Perret voulait au sommet. Et sur l’identité du concepteur de ce couronnement, une page officielle se contredit sur elle-même : sa légende de photographie nomme un artiste, son corps de texte un architecte. Toutes les autres sources consultées donnent le même maître d’oeuvre, et c’est celui de la légende.

Le plus haut gratte-ciel d’Europe était une phrase de ministre

Il faut maintenant s’occuper du superlatif, parce qu’il circule au présent alors qu’il remonte à une parole datée, que d’autres textes ont ensuite reprise comme un fait. Au lancement du chantier, dont la première pierre est posée le 22 mai 1950, le ministre de la Reconstruction vient saluer la naissance du plus haut gratte-ciel d’Europe, trente étages et cent quatre mètres. Une notice d’archives le rapporte et le référence à un ouvrage universitaire de 2003.

Autrement dit, une promesse politique prononcée deux ans avant l’achèvement du chantier. Ce n’est pas un relevé, c’est une annonce.

Deux vérifications la fragilisent. D’abord, ni la notice de protection du ministère de la Culture ni la notice d’Inventaire de la Région Hauts-de-France, toutes deux publiées sur la base Mérimée, ne portent le moindre superlatif européen. La notice de protection reprend les termes de l’acte qui protège l’édifice et l’État n’y revendique aucun record : c’est une absence dans un export fermé de 46 761 notices, dont celle de la tour, lue champ par champ. Elle ne vaut que pour ces deux notices, le dossier complet de l’Inventaire n’ayant pas pu être lu, et d’autres textes, dont celui du réseau Villes et Pays d’art et d’histoire des Hauts-de-France, écrivent bel et bien que la tour devient le plus haut gratte-ciel d’Europe.

Ensuite, la Ville de Gênes écrit elle-même, dans le livret de ses visites guidées de 2022, qu’à la fin des années 1930 elle pouvait se targuer du plus haut gratte-ciel d’Italie et d’Europe, la tour Piacentini, que le Skyscraper Center donne à 108 mètres et trente et un étages. Plus haute, et antérieure de douze ans. Quant à la perte du titre en 1967 face à une tour bruxelloise, que donne un média national, rien dans les pages consultées ne l’établit : ce média annonce cent soixante-cinq mètres et trente-cinq étages, alors que la fiche de la tour du Midi donne cent cinquante mètres au toit, cent soixante-cinq avec la flèche et trente-huit étages, et aucune page consultée ne documente un titre européen pour cette tour.

Les 50 habitants de la Tour Perret n’auront pas la séduisante possibilité de faire pousser sur place carottes, poireaux ou navets.

Dix ans de vide

Le plus beau de l’histoire est ailleurs, dans la décennie qui sépare la livraison du gros oeuvre des premiers habitants. Le gros oeuvre est achevé, et la tour reste presque vide. Après la mort de Perret, l’État la propose sans succès au conseil général pour y installer les archives départementales. D’autres projets de cession n’aboutissent pas, et certains n’excluent plus la démolition.

Ce qui débloque la situation est un rachat d’avril 1959, et son objectif affiché est admirablement franc : tenter de lever la lourde hypothèque que la Tour Perret fait peser sur tous les projets de construction d’immeubles-tours en France. Une tour vide, à Amiens, décourageait le pays d’en bâtir d’autres. L’inauguration a lieu le 24 juillet 1960, et les premiers occupants arrivent en 1962.

La presse locale de l’époque, citée par la notice d’archives, avait vu le problème autrement. Le 15 août 1949, elle prévenait que les cinquante habitants de la Tour Perret n’auraient pas la séduisante possibilité de faire pousser sur place carottes, poireaux ou navets.

ÉlémentFaitPrécision
Sommet d’originejamais construittrois sources concordantes
Couronnement actuelcube de verre, 2004 et 2005la tour passe de 104 à 110 mètres
Superlatif européenparole ministérielle du 22 mai 1950deux ans avant l’achèvement
Protectioninscrite, non classée29 octobre 1975, façade et couverture
Inauguration24 juillet 1960premiers occupants en 1962
Fondationsde 9 à plus de 19 mètres selon les sourcesl’Inventaire donne 12 mètres, un média national 9
Le nombre d’étages diverge entre deux notices de la même base du ministère de la Culture, vingt-neuf pour l’Inventaire régional et trente pour la notice de protection.

Inscrite, et pas classée

Sur la protection, une erreur très répandue mérite d’être corrigée. La tour est inscrite au titre des monuments historiques, et non classée. L’inscription du 29 octobre 1975 ne porte d’ailleurs que sur la façade et la couverture. Une inscription du 17 août 2001 a été annulée pour erreur sur la propriété, et une inscription du 4 mars 2003 porte sur l’ensemble de la place.

Détail savoureux : le dossier d’Inventaire, modifié en 2020, date encore l’extension de protection de l’arrêté annulé. Deux notices publiées sur la même base du ministère de la Culture divergent par ailleurs sur le nombre d’étages, vingt-neuf pour l’une, trente pour l’autre.

La tour ne porte pas non plus le label Architecture contemporaine remarquable, et ici l’absence vaut preuve, la liste régionale étant un corpus fermé et téléchargeable : Amiens n’y compte que trois entrées. Le régime lui est de toute façon fermé, le label s’éteignant de plein droit en cas d’inscription au titre des monuments historiques.

Un piège à connaître : il existe deux tours Perret d’Auguste Perret. Les chiffres de travaux récents qui circulent, le montant d’environ quinze millions et demi d’euros, le nom du maître d’oeuvre et les échafaudages à cinquante mètres appartiennent tous à celle de Grenoble. Rien à voir avec Amiens.

Une dernière coïncidence, qui vaut d’être relevée. Le couronnement de verre est posé en 2005, l’année même où le centre d’une autre ville reconstruite par Perret, Le Havre, entre au patrimoine mondial. La même main, le même béton, et deux destins publics très différents.

Vu d’en haut, enfin, la tour explique la ville. Elle se dresse seule au bord du parvis de la gare, sans voisine de sa taille, exactement là où la reconstruction voulait marquer l’entrée d’Amiens. On comprend d’un coup d’oeil pourquoi un ministre a eu envie d’en faire une annonce. Quant à la vacance, la notice d’archives l’attribue à la cherté des loyers et à des formes jugées trop modernistes.

Deux chiffres restent en suspens et nous le disons plutôt que de choisir. La hauteur officielle est de 103 mètres là où l’usage retient 104, et la profondeur des fondations est donnée à plus de dix-neuf mètres par deux sources, à douze mètres par la notice d’Inventaire et à dix-huit puits de neuf mètres par un média national. Quant à la date d’achèvement, elle varie selon ce que l’on appelle achever : le gros oeuvre, les façades, l’équipement ou l’emménagement.

Sources : revue LUX, numéro 235, novembre décembre 2005, Association française de l’éclairage ; notice de l’Institut national de l’audiovisuel, qui rapporte la parole ministérielle et la réfère à Danièle Voldman, Les reconstructions en Picardie, Encrage, 2003 ; France Télévisions ; notice PA00116079 et dossier d’Inventaire IA80000177, traités comme deux notices publiées sur la même base du ministère de la Culture, l’une produite par les Monuments historiques, l’autre par l’Inventaire régional des Hauts-de-France ; liste régionale du label Architecture contemporaine remarquable de la direction régionale des affaires culturelles ; livret de visites guidées de la Ville de Gênes pour la revendication concurrente ; extraits du Courrier picard d’époque, datés et rapportés par la notice d’archives. Le nombre de logements n’a pas pu être obtenu : le registre national qui le publie pèse plus de quatre cents mégaoctets et son annuaire en ligne a refusé la requête. L’incendie de 1957 avancé par une seule source, absent des six autres, n’est pas repris.

Questions fréquentes

Le sommet actuel est-il de Perret ?

Non. Le couronnement que l'on voit est un cube de verre posé en 2004 et 2005, qui a porté la tour de 104 à 110 mètres. Le sommet dessiné par Auguste Perret n'a jamais été bâti. Une revue d'éclairage de la fin 2005 écrit que le sommet, tel que l'architecte l'avait imaginé, ne sera jamais terminé ; une notice d'archives audiovisuelles et un média national confirment le cube de 2005 et la surélévation de six mètres. Sur l'identité de son concepteur, une page officielle se contredit d'ailleurs sur elle-même, sa légende de photographie et son corps de texte ne nommant pas la même personne ; toutes les autres sources donnent le même maître d'oeuvre.

A-t-elle été le plus haut gratte-ciel d'Europe ?

La formule existe, mais ce n'est pas un fait de bâtiment, c'est une parole politique datée. Au lancement du chantier, dont la première pierre a été posée le 22 mai 1950, le ministre de la Reconstruction est venu saluer la naissance du plus haut gratte-ciel d'Europe, trente étages et cent quatre mètres. Une notice d'archives le rapporte et le référence à un ouvrage universitaire de 2003. C'était donc une promesse prononcée deux ans avant l'achèvement, et nous la donnons comme telle.

Ce titre était-il exact ?

Deux éléments invitent à la prudence. D'abord, ni la notice de protection du ministère de la Culture ni la notice d'Inventaire de la Région Hauts-de-France ne portent le moindre superlatif européen : la notice qui reprend les termes de l'acte de protection ne revendique aucun record. D'autres textes, en revanche, le répètent. Ensuite, la Ville de Gênes écrit elle-même que, à la fin des années 1930, elle pouvait se targuer du plus haut gratte-ciel d'Italie et d'Europe, une tour que le Skyscraper Center donne à 108 mètres et trente et un étages. Plus haute, et antérieure de douze ans.

Est-elle classée monument historique ?

Elle est inscrite, ce qui n'est pas la même chose, contrairement à ce qu'écrivent plusieurs pages de presse. L'inscription du 29 octobre 1975 ne porte d'ailleurs que sur la façade et la couverture. Une inscription du 17 août 2001 a été annulée pour erreur sur la propriété, et une inscription du 4 mars 2003 porte sur l'ensemble Auguste-Perret de la place. À noter, le dossier d'Inventaire, modifié en 2020, date encore l'extension de protection de l'arrêté annulé.

Quand les habitants y sont-ils entrés ?

En 1962, soit dix ans après la livraison du gros oeuvre. Entre les deux, une décennie de quasi-vacance : l'État a proposé la tour au conseil général pour y installer les archives départementales, certains n'excluaient plus la démolition, et c'est un rachat d'avril 1959 qui a débloqué la situation, avec pour objectif affiché de tenter de lever l'hypothèque que la tour faisait peser sur tous les projets d'immeubles-tours en France. L'inauguration a eu lieu le 24 juillet 1960.
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