Un château bâti vers 1200 par Philippe Auguste, transformé en citadelle bastionnée au XVIe siècle, retouché par Vauban, et dont les casemates ont fini par abriter les transmissions d’une armée étrangère en 1916 : la citadelle de Montreuil a changé de métier quatre fois.
Elle occupe un éperon sur la rive gauche de la vallée de la Canche, au nord-ouest de la ville, dans le Pas-de-Calais. Le site commandait l’ancienne frontière des comtés du Ponthieu et du Boulonnais, que marquait le fleuve, et protégeait des installations portuaires aujourd’hui disparues.
Un millefeuille, au sens propre
À la fin du XIIe siècle, Montreuil possède deux mottes castrales, celle du comte et celle du roi. Cette dernière est délaissée vers 1200 par Philippe Auguste, qui fait bâtir un château à l’emplacement de l’actuelle citadelle : de forme polygonale, probablement flanqué de huit tours, et sans donjon.
Il en reste le châtelet, flanqué de deux tours massives percées d’archères, des éléments de courtines et deux autres tours. Vingt ans après sa construction, ce château pourrait avoir servi de modèle à Philippe Hurepel, comte de Boulogne et fils de Philippe Auguste, pour les châteaux de Boulogne-sur-Mer et d’Hardelot.
La citadelle est assise sur une porte de ville, la tour-porte dite de la Reine Berthe, érigée au début du XIVe siècle, large d’une quinzaine de mètres de diamètre. Elle conserve aussi trois autres tours de l’enceinte urbaine, dont la tour Blanche, qui achevait la muraille sur la face nord-est du château.
| Étape | Date | Ce qui change |
|---|---|---|
| château royal de Philippe Auguste | vers 1200 | polygonal, sans donjon |
| tour-porte de la Reine Berthe | début du XIVe siècle | une quinzaine de mètres de diamètre |
| ville détruite par Charles Quint | 1537 | les fortifications médiévales ont échoué |
| renforcement par apport de terre | 1567 | sur ordre de Charles IX |
| citadelle en étoile de cinq bastions | vers 1600 | achevée par Jean Errard |
| intervention de Vauban | vers 1670 | arsenal, demi-lune, glacis |
| classement de la citadelle | 18 décembre 1926 | les remparts l’étaient depuis 1913 |
1537, l’année où les murs médiévaux ne suffisent plus
La bascule tient à un siège. En 1537, la ville, défendue par ses fortifications médiévales, est attaquée et détruite par l’armée de Charles Quint. La leçon est tirée dans la décennie qui suit : sous François Ier, les remparts sont profondément transformés par l’application de l’architecture bastionnée, l’une des premières applications de ce système en France. Les travaux sur l’enceinte sont datés des années 1540, et des bastions détachés, des fossés et un glacis sont ajoutés devant les remparts médiévaux sous Henri II puis Charles IX.
Le château suit. Renforcé par apport de terre en 1567 sur ordre de Charles IX, il est transformé en citadelle bastionnée au cours du dernier quart du XVIe siècle, et le site semble achevé vers 1600 par l’ingénieur Jean Errard, sous la forme d’une étoile irrégulière de cinq bastions.
Ce passage du mur haut au bastion bas n’est pas une question de goût. Un rempart médiéval offre une cible verticale à l’artillerie ; un bastion, bas et épais, encaisse les boulets et permet de battre les abords par des tirs croisés. Montreuil a servi de terrain d’essai.
Montreuil n’est plus, au temps de Vauban, qu’une place secondaire du pré carré.
Vauban sur une place déclassée
Au XVIIe siècle, Montreuil perd son importance stratégique au profit de villes situées plus au nord, à mesure que la frontière se déplace. La citadelle n’est plus qu’un site secondaire sur le pré carré de Vauban.
Elle est pourtant renforcée dans les années 1670 par l’ingénieur de Louis XIV. On lui attribue un arsenal, une demi-lune protégeant l’entrée côté ville, le remaniement du bastion de la porte de secours, ainsi que les glacis et les chemins couverts à l’extérieur des murs. Le Réseau des sites majeurs de Vauban, qui situe ses passages à Montreuil en 1672 et 1674, ne lui rattache explicitement que le chemin couvert aménagé autour des fossés.
Ce traitement d’une place secondaire dit quelque chose du système Vauban : il ne s’agissait pas de fortifier au mieux chaque point, mais de tenir un réseau cohérent, où même les positions de second rang devaient rester utilisables.
Une citadelle greffée sur une enceinte urbaine
La citadelle n’a pas été posée à côté de la ville, elle en a avalé un morceau. Elle est assise sur une porte d’entrée de Montreuil et sur une partie de l’enceinte communale, et conserve dans son périmètre trois tours de cette muraille.
Cette superposition explique la lecture difficile du site. Un visiteur y voit successivement des archères du XIIIe siècle, des murs de terre du XVIe, un arsenal du XVIIe, des casemates du XIXe et leur réaménagement pour des appareils de transmission au XXe, le tout sur quelques centaines de mètres.
Des enfants de troupe aux transmissions britanniques
À partir de 1886, la citadelle prend le nom de caserne Coligny et sert de lieu d’entraînement aux enfants de troupe de l’école militaire préparatoire installée en ville. Ces militaires quittent Montreuil en 1914 et laissent les casernes aux armées française et britannique.
Le 30 mars 1916, le Grand Quartier Général britannique quitte Saint-Omer pour Montreuil, afin de se rapprocher du front de la Somme. Ses bureaux principaux s’installent dans l’École militaire, en ville, et Douglas Haig loge au château de Beaurepaire, à l’écart. Les casemates creusées sous les remparts de la citadelle, aménagées au milieu du XIXe siècle sous Louis-Philippe, abritent de 1916 à 1919 le centre de transmission de l’armée britannique : c’est le dernier rôle militaire stratégique du site, et il n’a rien à voir avec la défense d’un éperon.
L’école militaire préparatoire est dissoute en 1924, et le site perd sa vocation militaire. Une association d’érudits, d’élus et d’artistes loue alors la citadelle au ministère de la Guerre et l’ouvre au public dès avril 1927.
Ce que l’on voit depuis le chemin de ronde : construit au XVIe siècle puis renforcé au XVIIe par une succession d’arches, le chemin de ronde emprunte une partie du tracé des courtines du château royal. De là, on aperçoit la Canche au pied de la citadelle, le phare de la Canche au Touquet, les villes côtières, les éoliennes de Widehem et la chartreuse de Neuville-sous-Montreuil.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on comprend que la citadelle n’est pas un bâtiment posé sur une ville mais un morceau de cette ville, découpé dans son enceinte. Elle s’appuie sur une porte urbaine et sur trois tours de la muraille, et l’étoile bastionnée a été greffée sur ce tracé médiéval.
La vue montre aussi l’éperon et la vallée. La Canche coule en contrebas, et la position domine un fond humide que l’on ne traverse pas n’importe où : c’est cette géographie, et non la taille de la ville, qui a justifié quatre siècles de fortification.
Elle rend enfin visible l’écart entre l’ouvrage et son rang. Cinq bastions irréguliers, un arsenal, une demi-lune et des glacis pour une place que Vauban jugeait secondaire : la fortification française a longtemps entretenu bien plus de positions qu’elle n’en défendait réellement.
À voir autour
- La citadelle de Blaye : une ville rasée pour verrouiller un estuaire
- La ville close de Concarneau : 980 mètres de remparts
- La citadelle de Bitche : rasée en 1698, puis assiégée en 1870
Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.
Sources : base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée PA00108354, pour les classements du 10 septembre 1913 et du 18 décembre 1926 ; Réseau des sites majeurs de Vauban, fiche Montreuil-sur-Mer, pour les fortifications bastionnées et l’intervention de Jean Errard ; John Painter, « Out and About in Montreuil-sur-Mer », The Historian, Historical Association, automne 2015, pour les casemates et le centre de transmission britannique ; Frank Fox, G.H.Q. (Montreuil-sur-Mer), 1920, pour l’installation du Grand Quartier Général.

