Un moine de l’abbaye devenu pape a payé la destruction de son église pour en bâtir une autre, où il s’est fait enterrer. L’abbatiale gothique de La Chaise-Dieu est le produit de cette décision, prise à Avignon en plein XIVe siècle.
L’abbaye de La Chaise-Dieu, en Haute-Loire, est une ancienne abbaye bénédictine, chef de l’ordre casadéen. Son nom vient du latin médiéval Casa Dei, la maison de Dieu, et il a fini par désigner toute une portion du plateau auvergnat.
Trois cents moines à la mort du fondateur
L’abbaye est fondée en 1043 par Robert de Turlande, accompagné de deux compagnons, sur une terre isolée, froide et boisée du plateau. Né en 1001 dans une famille d’Auvergne, chanoine à la basilique Saint-Julien de Brioude, il s’était rendu au Mont-Cassin pour y étudier la règle de saint Benoît, qu’il adopte pour son établissement.
Le détail a son importance : une communauté se définit par le texte qu’elle se donne, et Robert avait été chercher le sien à la source, dans le monastère même où Benoît avait écrit sa règle.
La reconnaissance vient vite. En 1052, Robert obtient la protection du Saint-Siège et un diplôme du roi des Francs Henri Ier, daté du 20 septembre, qui autorise l’érection de l’église en abbaye à la prière de l’évêque de Clermont et de Robert lui-même, qualifié dans l’acte de chanoine et trésorier de Brioude. À sa mort, en 1067, une cinquantaine de maisons dépendent déjà de lui, et la tradition prête à l’abbaye jusqu’à trois cents moines.
| Étape | Date | Ce que cela change |
|---|---|---|
| fondation par Robert de Turlande | 1043 | une communauté sur le plateau auvergnat |
| diplôme d’Henri Ier | 20 septembre 1052 | la promotion en abbaye |
| mort du fondateur | 1067 | une cinquantaine de maisons dépendantes |
| dédicace par Urbain II | 18 août 1095 | une consécration pontificale |
| Pierre Rogier devient Clément VI | mai 1342 | un moine de l’abbaye accède à la papauté |
| chantier de l’abbatiale | 1344 à 1353 | une centaine d’artisans et 400 manœuvriers par jour |
| prise par les troupes calvinistes | 2 août 1562 | pillage pendant les guerres de Religion |
Quinze abbayes et trois cents prieurés
Un siècle et demi après la fondation, le réseau casadéen rivalise avec Cluny : le dossier publié par l’abbaye lui compte, à la fin du XIIe siècle, quinze abbayes et trois cents prieurés, et elle est la plus importante congrégation de l’ordre bénédictin après Cluny. Chaque année, le jour de la fête de saint Robert, une assemblée réunissait les abbés et les prieurs du réseau.
Ce réseau n’est pas seulement auvergnat. Neuf monastères lui sont directement reliés, dont Saint-Michel de Gaillac, Saint-Pierre de Brantôme, Notre-Dame de Faverney, mais aussi Saint-Pierre de Frassinoro, Saint-Marin de Pavie et Saint-Sixte de Plaisance, en Italie. Quatre monastères féminins s’y rattachent.
Les donations viennent des grandes familles de la région : les Mercœur de La Voûte-Chilhac, les comtes d’Auvergne de Vodable, les Polignac près du Puy. Les papes passent aussi : Urbain II dédie l’abbatiale le 18 août 1095, Calixte II puis Innocent II en 1132, ce dernier ayant dû quitter Rome à la suite d’un schisme.
Clément VI finance la démolition de l’église romane et la construction de celle où il sera inhumé.
Un chantier financé depuis Avignon
La croissance décisive est celle du XIVe siècle, et elle tient à une promotion individuelle. En mai 1342, Pierre Rogier, moine de La Chaise-Dieu, devient pape à Avignon sous le nom de Clément VI.
Il finance alors la démolition de l’ancienne église romane, trop petite et menaçant de s’écrouler, et la construction de la nouvelle abbatiale, dans laquelle il se fera inhumer. Les travaux sont confiés à l’architecte Hugues Morel, maître d’œuvre du palais des Papes d’Avignon, aidé de Pierre de Cébazat, qui travaille aussi à la cathédrale de Clermont, et de Pierre Falciat, responsable de la charpente.
Commencés en 1344 et mobilisant près d’une centaine d’artisans spécialisés et quatre cents manœuvriers par jour, les travaux étaient pratiquement achevés à la mort de Clément VI, en décembre 1352, et s’achèvent en 1353. La tour Clémentine, tour-donjon à mâchicoulis de six étages, est terminée plus tard, sous le pontificat de son neveu Grégoire XI.
Le corps du pape est déposé au centre du chœur des moines le 8 avril 1353. Son tombeau n’a pas survécu aux guerres de Religion : profané en 1562, le gisant et les statues brisés, il a été reconstitué au XVIIe siècle, et il ne subsiste que cinq fragments des dizaines de statuettes qui l’entouraient.
La commende, puis les guerres de Religion
Le déclin commence par une réforme administrative. À la suite du concordat de Bologne, conclu le 18 août 1516, La Chaise-Dieu perd, comme les autres monastères de France, le droit d’élire son propre abbé : l’abbé commendataire est désormais choisi par le roi.
La liste de ces abbés est un annuaire du pouvoir français : un cardinal Gouffier de Boissy, deux Valois, les cardinaux Richelieu et Mazarin, un Mancini, un La Rochefoucauld, des Rohan. La plupart ne viennent jamais, mais certains pèsent sur le sort de l’abbaye sans y mettre les pieds, Richelieu le premier.
Les guerres de Religion font le reste. Les troupes calvinistes, qui pillent et rançonnent les abbayes d’Auvergne et du Rouergue, s’emparent de La Chaise-Dieu le 2 août 1562, avant de s’attaquer à celles de Vabres en 1568 et d’Aurillac en 1569.
Richelieu, nommé abbé commendataire en 1629, constate le relâchement de la règle et décide en 1640 de rattacher les moines de La Chaise-Dieu, une cinquantaine à l’époque, à la congrégation de Saint-Maur, fondée à Paris en 1618. Les moines n’y sont pas favorables : l’abbaye chef de file devient une abbaye parmi d’autres, et elle continue de perdre son influence.
Une salle où l’on se parle sans se voir : l’abbaye est connue pour sa Salle de l’écho, où deux personnes placées dans des angles opposés s’entendent distinctement en chuchotant, sans être audibles au centre. L’hypothèse d’un confessionnal pour lépreux revient souvent, mais l’abbaye elle-même la écarte faute de preuve : aucune léproserie n’est connue dans les environs ni mentionnée dans les sources, et l’usage de la salle reste indéterminé.
Ce que l’abbatiale conserve
L’intérieur réunit un ensemble rare. La danse macabre, peinte sur trois panneaux dans le bas-côté nord, est l’une des rares conservées en France : 26 mètres de longueur pour 1,2 mètre de hauteur, 23 couples formés chacun d’un vivant et de son mort, du pape au nouveau-né que la mort emporte dans ses bras. Les détails vestimentaires la datent des alentours de 1430, et elle est restée inachevée, sans que l’on sache pourquoi ni par qui elle avait été commencée.
S’y ajoutent un jubé du XVe siècle séparant les moines des laïcs, un orgue du XVIIe siècle, et un ensemble de quatorze tapisseries de la Renaissance : douze tentures totalisant environ quatre-vingts mètres, et deux pièces carrées figurant la Nativité et la Résurrection, qui venaient de la collection personnelle de l’abbé. Depuis leur retour à l’abbaye en juillet 2019, après restauration, elles sont présentées dans l’ancienne chapelle Notre-Dame du collège.
La vie du lieu ne s’est pas arrêtée avec la Révolution. Un festival de musique y a été fondé en 1966 par le pianiste Georges Cziffra, et il a fait de l’abbatiale une salle de concert autant qu’un monument.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on comprend que l’abbaye n’est pas dans un village : c’est le village qui s’est formé autour d’elle. La masse de l’abbatiale et des bâtiments conventuels occupe le centre du bourg, et les places de l’Écho et Lafayette en sont les cours.
La vue dit aussi l’altitude. L’ensemble est posé sur un plateau auvergnat exposé, loin des vallées fertiles, ce qui était un choix d’érémitisme avant d’être une adresse.
Elle rend enfin lisible la disproportion entre le bourg et son monument, qui est la trace d’un réseau de plusieurs centaines de prieurés dont le centre tenait ici.
À voir autour
- Montmajour : cent douze églises dépendaient de l’abbaye
- Fontevraud : une abbaye devenue prison en 1826
- Saint-Martin du Canigou : deux mille personnes dans les ruines en 1902
Pour aller plus loin : La rubrique Patrimoine.
Sources : dossier pédagogique de l’abbaye de La Chaise-Dieu publié par la commune ; notices Mérimée PA00092635 et PA00092633, base POP du ministère de la Culture ; Soehnée, Catalogue des actes d’Henri Ier, acte n° 92, pour le diplôme du 20 septembre 1052 ; notices de l’abbaye, de l’abbatiale Saint-Robert et de la commune, Wikipédia en français.

