Un cercle de pierre de douze arcades, posé au milieu d’un village d’un peu plus de cent habitants, dans les Côtes-d’Armor. Pendant deux siècles, on y a vu un temple gaulois, un temple romain, un temple du soleil et une église des Templiers. La notice officielle, elle, dit XIe siècle.
Le temple de Lanleff est une rotonde en ruine formée de deux enceintes circulaires emboîtées, dans le pays historique du Goëlo. Son plan circulaire, peu fréquent dans la région, a suscité chez les premiers archéologues de nombreuses hypothèses sur son origine et sa destination.
Ce que l’on voit sur place
L’enceinte intérieure est découpée en douze arcades plein cintre, légèrement surhaussées. Les massifs qui les portent sont cantonnés de quatre colonnes engagées, à bases et chapiteaux plats. L’enceinte extérieure conserve un oculus et deux baies étroites en plein cintre, et quelques portions de voûtes subsistent, qui comptent parmi les exemples anciens de la voûte en berceau.
Le décor est abondant pour un édifice de cette taille. On a compté plus de cent quarante éléments décoratifs sur les chapiteaux et les bases de colonnes, avec des figures humaines, des animaux et des ornements sculptés sur les faces antérieures des vestiges.
Le reste est affaire d’ajouts. Deux annexes ont été accolées aux ruines aux XVe et XVIIIe siècles, et la commune possède par ailleurs une église paroissiale dédiée à la Vierge, bâtie en 1859, distincte du temple.
Faute de document d’archive, la datation repose uniquement sur l’analyse du style.
Deux siècles d’hypothèses
La première série d’explications vient des antiquaires du XVIIIe siècle. On considérait alors généralement le temple comme un édifice païen élevé par les anciens habitants de l’Armorique avant leur conversion au christianisme. Le comte de Caylus, dans son Recueil d’antiquités, n’hésite pas à le présenter comme un des anciens temples des Biducéens, un peuple de l’Armorique.
La deuxième est astronomique. Au début du XIXe siècle, Le Gonidec observe que les douze arcades sont en nombre égal aux signes du zodiaque, que les colonnes hautes correspondent aux points cardinaux et qu’un oculus percé à l’orient peut recevoir les rayons du soleil levant : il regarde l’édifice comme un temple consacré au culte du soleil. L’idée de sacrifices humains vient d’un autre auteur, Le Boyer, qui l’appuyait sur une étymologie celtique de Lanleff.
La troisième est militaire et religieuse. Plusieurs auteurs du XIXe siècle, dont Habasque, Mérimée et Charles de La Monneraye, voient dans le temple une église ayant appartenu aux Templiers, en s’appuyant sur une tradition populaire qui garderait le souvenir de « moines rouges » à Lanleff. L’idée a la vie dure : un plan circulaire, des pierres anciennes, une fonction oubliée, et la mémoire collective convoque l’ordre du Temple, comme elle le fait dans bien d’autres lieux.
La quatrième met tout le monde d’accord sur l’essentiel. À partir du milieu du XIXe siècle, les auteurs qui traitent du temple y reconnaissent une église de la période romane. La plupart des archéologues, dont Alfred Ramé et Viollet-le-Duc, la datent du XIe siècle ; Arcisse de Caumont, père fondateur de l’histoire de l’art médiéval en France, la rattache en 1850 au siècle suivant. La notice des monuments historiques retient la campagne principale du XIe siècle et signale que Mérimée voyait dans ces vestiges une église chrétienne du Xe siècle.
| Hypothèse | Qui et quand | Ce qui la fonde |
|---|---|---|
| Édifice païen, romain ou gaulois | antiquaires du XVIIIe siècle | le plan circulaire, étranger aux églises locales |
| Temple des Biducéens | comte de Caylus, Recueil d’antiquités | le plan circulaire, présenté sans réserve |
| Temple du soleil | Le Gonidec, début du XIXe siècle | zodiaque, points cardinaux, oculus à l’orient |
| Église des Templiers | Habasque, Mérimée, La Monneraye | la tradition populaire des « moines rouges » |
| Édifice du XIIe siècle | Arcisse de Caumont, 1850 | analyse stylistique de l’architecture romane |
| Campagne principale du XIe siècle | notice des monuments historiques | analyse du bâti, classement par liste de 1889 |
Pourquoi un plan rond attire les légendes
Le cercle est rare dans l’architecture religieuse française, et cette rareté suffit à produire du récit. Une nef rectangulaire, un chœur, un clocher : personne ne se demande à quoi cela servait. Une rotonde sans toit, au milieu d’un bourg, pose la question du premier coup d’œil, et chaque époque y répond avec ses propres obsessions.
Le XVIIIe siècle cherchait les païens de l’Armorique, parce qu’il redécouvrait l’Antiquité celtique et lui attribuait volontiers tout ce qui paraissait ancien. Le début du XIXe siècle a cherché le soleil et les sacrifices, parce que le romantisme naissant voulait des cultes terribles. Le milieu du XIXe siècle a cherché les Templiers, parce que l’ordre supprimé en 1312 fournissait une explication commode à tous les bâtiments orphelins.
L’histoire de l’art a mis fin au jeu par une méthode ennuyeuse et efficace : comparer. Le profil des bases, la forme des chapiteaux, le dessin des arcs et le mode de construction des voûtes se datent, parce qu’on les retrouve ailleurs, dans des édifices dont la date est connue. C’est ce travail de comparaison, et non une découverte spectaculaire, qui a ramené Lanleff dans l’art roman.
Une rotonde mariale, pas un mystère
Ce que l’analyse a fini par établir est plus simple que les légendes. Il s’agit d’une ancienne église romane bâtie sur plan circulaire, dont la forme renvoie au Saint-Sépulcre de Jérusalem. Selon l’historien de l’art Xavier Barral i Altet, il s’agit même d’une des toutes premières rotondes mariales d’Europe occidentale, à déambulation, au premier âge roman. La catégorie des rotondes munies d’un collatéral circulaire reste peu nombreuse : Lanleff y voisine avec Neuvy-Saint-Sépulcre, Rieux-Mérainville et Sainte-Croix de Quimperlé.
Reste une incertitude réelle, qu’il serait malhonnête de masquer. En l’absence de document d’archive précisant la date de construction, la datation repose uniquement sur l’analyse stylistique du bâtiment, et elle reste discutée entre le XIe et le XIIe siècle. C’est une marge d’un siècle, pas un gouffre de deux millénaires.
Le monument est protégé depuis longtemps. La rotonde est classée au titre des monuments historiques par la liste de 1889, et elle appartient à la commune de Lanleff.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le plan devient évident, et il n’a rien d’énigmatique : deux cercles concentriques, douze travées régulières, un axe d’entrée. C’est un dessin de géomètre, exécuté par des maçons qui savaient tracer un cercle au sol avec une corde, et non le vestige d’un sanctuaire perdu.
La vue d’ensemble situe aussi l’édifice. Il n’est pas isolé sur une lande : il se tient au cœur du bourg, à côté de l’église paroissiale du XIXe siècle, dans une commune rurale où les territoires agricoles couvrent plus de huit dixièmes de la surface. Un bâtiment de culte parmi d’autres, simplement beaucoup plus vieux.
Elle rappelle enfin pourquoi les hypothèses ont prospéré. Un cercle de pierre sans toiture, dans un paysage de champs, ressemble à ce que l’on veut y voir. Il a fallu l’histoire de l’art, puis l’inventaire officiel, pour que la pierre cesse de raconter n’importe quoi.
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.
Sources : notice Mérimée PA00089253, plateforme ouverte du patrimoine ; notice de Lanleff, Wikipédia en français.

