Une lithographie conservée aux Archives départementales de la Haute-Marne porte en légende deux dates. La Mothe est prise le 5 juillet 1645, et rasée le 26 du même mois. Trois semaines.
La Mothe était une ville fortifiée lorraine, en Bassigny, sur un plateau qui domine la vallée du Mouzon. La notice Mérimée note que le site est resté inoccupé depuis 1645.
Trois semaines entre la prise et la démolition
La pièce est modeste et précise à la fois. C’est une lithographie de 0,33 m sur 0,50 m, cotée 1 Fi 80 aux Archives départementales de la Haute-Marne, dessinée par J. Simonet et lithographiée par Cavaniol d’après un tableau contemporain des faits. L’inventaire transcrit ainsi sa légende : La Mothe en Barrois, prise le 5 juillet 1645 et razée le 26 dvdit mois (d’après un tableau contemporain).
Ces deux dates, mises côte à côte, disent tout de ce qui s’est passé. Prendre une ville est un fait de guerre ; la raser trois semaines plus tard est une décision prise après le combat, et la notice Mérimée en nomme l’auteur : après le siège de 1644 et 1645, Mazarin ordonne de raser la ville.
La précision de l’écart est ce qui rend cette légende précieuse. Elle ne dit pas que la ville fut détruite après sa prise, formule qui pourrait couvrir des années : elle donne un jour pour l’un et un jour pour l’autre.
Une réserve s’impose toutefois, et nous préférons la dire. Dans le même fonds, les cotes 1 Fi 77, 1 Fi 81, 1 Fi 286 et 1 Fi 287 portent 1645 sans précision de jour, et la cote 1 Fi 78 porte 1646. Cette légende est donc une source datée et identifiée, pas un consensus du fonds, et nous ne tranchons pas entre les deux années.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| prise de la ville, lithographie 1 Fi 80 | 5 juillet 1645 | légende de la lithographie |
| démolition | 26 juillet 1645 | même légende |
| autres dates dans le même fonds | 1645 sans jour, et 1646 | 1 Fi 77, 81, 286, 287 et 1 Fi 78 |
| position | plateau dominant le Mouzon | |
| droit de bourgeoisie accordé | 1225 | Thibaut Ier, comte de Bar |
| charte attirant la population | 1258 | Thibaut II |
| chapitre de la collégiale | 1259 | |
| rang en 1545 | seconde place forte de Lorraine | après Nancy, selon l’Inventaire général |
Une ville qui n’est jamais revenue
C’est le fait le plus notable de ce dossier, et il est établi par la notice Mérimée : le site de l’ancienne cité est resté inoccupé depuis 1645. La Mothe n’a pas été rebâtie.
Nous ne proposons pas d’explication, parce que les sources institutionnelles consultées n’en donnent pas. Ce qui est établi, c’est le résultat : un site abandonné depuis près de quatre siècles, aujourd’hui sous les arbres.
Cette absence de réoccupation est liée à l’intérêt archéologique du lieu, que la notice Mérimée reconnaît en classant le site au titre de l’intérêt archéologique, avec un état de conservation qualifié de vestiges. Nous ne décrivons pas l’état des ruines : aucune fouille récente publiée ne permet de le faire.
Prendre une ville est un fait de guerre. La raser trois semaines plus tard est une décision.
Un site classé en deux fois
L’administration a dû s’y reprendre à deux reprises, et la raison n’est pas seulement géographique. Le site d’une seule ville se répartit sur deux communes, Soulaucourt-sur-Mouzon et Outremécourt, mais la notice précise que l’arrêté de 1923 mentionnait déjà les deux communes et que seule Soulaucourt avait donné son accord.
La première protection porte sur la forteresse, ruines de l’ancienne cité de la Mothe, située sur le domaine communal de Soulaucourt-sur-Mouzon, par classement par arrêté du 10 août 1923. La seconde couvre l’ancienne cité située sur la commune d’Outremécourt, par classement par arrêté du 4 octobre 2001.
Près de quatre-vingts ans séparent donc les deux actes, pour un même ensemble de ruines. C’est une illustration de ce que les procédures font aux monuments : l’arrêté de 1923 visait les deux communes, une seule a consenti, une inscription de 2000 pour l’autre part a été annulée, et il a fallu attendre 2001 pour un classement.
Les deux communes concernées sont minuscules, ce qui ajoute au contraste. Soulaucourt-sur-Mouzon compte 100 habitants et Outremécourt 75, au recensement de 2023, et elles portent à elles deux le site de ce qui fut la seconde place forte de Lorraine après Nancy.
Ce que l’on ne peut pas écrire : plusieurs chiffres circulent sur La Mothe sans aucune source institutionnelle derrière eux : un siège de 205 jours, une capitulation le 1er juillet 1645, trois mille habitants chassés. Nous ne les reprenons pas, et nous notons que le compte de 205 jours ne colle pas avec les dates qui l’accompagnent d’ordinaire. La seule durée de siège attestée par une institution est celle du siège antérieur, celui de 1634, que la Royal Collection Trust date du 7 mars au 26 juillet 1634, soit 141 jours. Dans le fonds d’archives, une légende donne 1645 et une autre 1646 pour la destruction : nous ne tranchons pas, et cela rappelle que même une pièce d’archives demande d’être lue avec ses propres incertitudes.
Deux siècles de sièges avant le dernier
La ville n’en était pas à sa première alerte. En 1435, Guillequin d’Aigremont la prend et la restitue contre une forte somme. En 1439, le bâtard de Bourbon la prend, la pille et la rend contre une énorme rançon.
Ces deux épisodes disent le statut de la place : une ville assez riche pour qu’on la rançonne, assez stratégique pour qu’on la reprenne, mais jamais détruite. La guerre, jusque-là, s’y pratiquait comme une opération financière.
Le XVIIe siècle change la règle. Un siège a lieu en 1634, documenté dans la collection royale britannique par un plan dessiné anonyme et par une vue gravée d’Abraham Bosse, puis vient un blocus de 1641 à 1643, et le siège de 1644 et 1645 se termine par la démolition.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le relief se distingue nettement des terres alentour. Un plateau détaché au-dessus de la vallée, et ce que la publication de l’Inventaire général appelle une position stratégique sur un site naturel exceptionnel.
La vue montre aussi la limite de l’exercice en cette saison. Le site est aujourd’hui boisé, et le couvert masque les vestiges une bonne partie de l’année : les vues utiles sont des vues d’hiver.
Elle fait enfin apparaître ce que le classement a dû découper. Une seule enceinte, un seul plateau sommital, et une limite communale qui passe au milieu, invisible au sol comme dans les airs.
Un détail d’implantation se lit mieux de haut qu’au sol : la ville s’est installée sur une hauteur, à l’écart du fond de vallée du Mouzon. C’était une ville neuve, créée au milieu du XIIIe siècle selon la notice Mérimée, et devenue siège d’une sénéchaussée de 29 villages.
Reste la singularité du lieu, que nous ne cherchons pas à expliquer : aucune source institutionnelle consultée ne dit pourquoi la ville n’a pas été rebâtie. Le seul constat, dans la notice Mérimée, est que le site est resté inoccupé depuis 1645.
À voir autour
- Courbefy : un village vendu aux enchères
- Craonne : un village rasé en zone rouge
- La citadelle de Blaye : une ville rasée pour un verrou
Pour aller plus loin : La rubrique Lieux oubliés.
Sources : inventaire de la série 1 Fi des Archives départementales de la Haute-Marne pour la légende de la lithographie cotée 1 Fi 80 et pour les cotes aux dates divergentes, 1 Fi 77, 1 Fi 78, 1 Fi 81, 1 Fi 286 et 1 Fi 287 ; base POP du ministère de la Culture, notice PA00079246, pour les classements par arrêtés du 10 août 1923 et du 4 octobre 2001, l’ordre de Mazarin et la non-réoccupation depuis 1645 ; Jean Charles et Jacques Philippot, La Mothe-en-Bassigny, place forte de la Lorraine face à la France, Inventaire général de Champagne-Ardenne, collection Itinéraires du patrimoine, 2002, pour le rang de la place en 1545 ; Mansuy, Les sièges et la destruction de la forteresse de La Mothe, Revue historique des Armées, 1973, pour la chronologie médiévale et celle des sièges ; Royal Collection Trust pour les deux pièces du siège de 1634 ; Insee pour la population des deux communes.

