Dans le pays de Caux, en Seine-Maritime, ce que l’État protège autour de certaines fermes n’est pas seulement la ferme. C’est la levée de terre plantée d’arbres qui l’enferme.
Trois arrêtés d’inscription au titre des monuments historiques l’écrivent dans la désignation même de ce qui est protégé, telle que la notice du ministère la reprend, et cette notice est opposable. Le mot talus n’y est pas une périphrase de rédacteur : il désigne ce qui est protégé.
Le premier date du 12 novembre 1992, le dernier du 26 octobre 1994.
Une ferme n’est un clos-masure que vue d’en haut, et c’est le talus qui dessine le clos.
Ce que disent les trois arrêtés, mot pour mot
Il faut les lire, parce que la formule revient presque à l’identique d’un texte à l’autre.
- Arrêté du 12 novembre 1992, manoir des Portes à Bernières : logis et grange, ainsi que l’emprise foncière de la cour-masure, y compris le talus planté.
- Arrêté du 17 décembre 1992, manoir d’Epaville à Montivilliers : logis et colombier, ainsi que l’emprise foncière de la cour-masure, y compris le talus planté.
- Arrêté du 26 octobre 1994, manoir du Fay à Yvetot : bâtiments agricoles et emprise foncière des parcelles, y compris le talus planté et les murs.
Trois fois la même construction : des bâtiments, puis la terre, puis le talus, nommé à part. Et dans les deux premiers, un mot qui ne figure dans aucune autre notice de cet export, la cour-masure.
Quatre textes en France, et trois sur ce plateau
Nous avons interrogé nous-mêmes, le 2 novembre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, et nous donnons à chaque fois le filtre exact.
| Recherche dans le texte de protection | Nombre de notices | Où |
|---|---|---|
| talus planté | 4 sur 46 761 | les trois manoirs cauchois, et le château de Vieillevigne en Haute-Garonne, inscrit le 23 août 2001 |
| talus, le mot seul, les quatre précédentes comprises | 43 sur 46 761, soit 0,09 pour cent | dont six en Seine-Maritime |
| cour-masure | 2 sur 46 761 | les deux arrêtés cauchois de 1992 |
| notices situées en Seine-Maritime | 732 | dont 38 ont manoir pour dénomination |
Nous nommons le quatrième exprès, pour ne rien laisser dans l’ombre : il est en Haute-Garonne, à près de sept cents kilomètres de là, et il n’a rien à voir avec un clos-masure. Sur les quatre textes de protection qui nomment un talus planté en France, trois visent donc le même plateau normand.
Un deuxième droit protège le même objet : le talus planté n’est pas seulement un sujet de monuments historiques. Deux plans locaux d’urbanisme intercommunaux le protègent par le code de l’urbanisme, qui est un autre texte et une autre administration, mais pas par le même outil. Celui de la communauté urbaine du Havre Seine Métropole, approuvé le 12 février 2026 et en vigueur depuis le 1er avril, indique avoir identifié à ce titre les clos-masures ayant préservé leurs caractéristiques originelles. Celui de la communauté de communes d’Yvetot Normandie prescrit de préserver l’ensemble des talus plantés du territoire, sous un intertitre intitulé orientations prescriptives relatives aux talus plantés, sans citer cet article dans les vingt-quatre pages que nous avons lues. Deux collectivités distinctes, indépendantes du ministère et l’une de l’autre, protègent donc la même chose par une autre voie.
Au manoir du Fay, la terre a été protégée avant la maison
Le cas d’Yvetot vaut d’être détaillé, parce que l’ordre des actes dit tout de ce qui compte ici.
Le logis a été achevé en 1612, la date est portée sur la façade, en brique et calcaire, avec une tourelle d’escalier hors œuvre. Au début du dix-septième siècle, le manoir appartient à Pierre Houel de Valleville, grand-oncle de Pierre Corneille. La notice du ministère résume la suite en une ligne : utilisé comme prison à la Révolution, puis comme exploitation agricole au dix-neuvième siècle. La commune l’a acquis en 1989.
Le 26 octobre 1994, l’État inscrit les bâtiments agricoles, l’emprise foncière de sept parcelles, le talus planté et les murs. Le logis de 1612 n’est pas dans cette liste.
Il faudra attendre le 12 décembre 1996, soit deux ans et un mois et demi de plus, pour qu’il soit classé à son tour, seul, sur sa seule parcelle. Les granges, la terre et les arbres sont donc entrés en protection avant la belle maison.
Deux autres notices cauchoises montrent que la formule a essaimé sans employer les mêmes mots. Au manoir de Betteville, inscrit le 11 mars 1999, la protection s’étend à l’assise foncière de plusieurs parcelles, y compris les talus et les murs d’enclos. Au château de Bourdemare, à Manneville-la-Goupil, inscrit le 10 décembre 2003, la notice décrit un édifice situé dans un grand clos-masure avec un beau talus planté et d’anciens bâtiments de ferme, et la protection couvre le logis et son assiette foncière, y compris les talus et les alignements.
Ce que prescrivent les orientations d’aménagement, au centimètre
Les deux plans d’urbanisme ne se contentent pas de protéger : ils décrivent comment on replante. C’est là que le clos-masure cesse d’être une image et devient une technique.
- Au Havre Seine Métropole : des talus hauts d’un à deux mètres, généralement creusés de part et d’autre d’un fossé que l’on appelle le fossé cauchois ; des arbres plantés en partie sommitale, sur une à deux rangées voire davantage ; une largeur minimum conseillée au sommet de quatre-vingts centimètres pour un alignement simple et d’un mètre vingt pour un alignement double en quinconce ; des fossés d’environ trente centimètres de profondeur ; et dans la cour, un arbre par tranche de deux cents mètres carrés d’unité foncière.
- À Yvetot Normandie, dont le document sépare lui-même les deux régimes : côté diagnostic, qu’il déclare sans valeur réglementaire, des levées de terre hautes d’environ un mètre cinquante, bordées de deux fossés en creux, dont le sommet est planté de hêtres, de chênes, de frênes et parfois de charmes ou de châtaigniers ; côté orientations prescriptives, deux ouvertures au maximum par linéaire de talus planté, accès existants compris ; un arbre de haut-jet tous les deux mètres ou un arbuste tous les mètres lors d’une replantation ; et un recul du bâti neuf de quinze mètres pour les habitations, cinq pour les annexes.
Les hauteurs ne concordent pas tout à fait, un à deux mètres d’un côté, environ un mètre cinquante de l’autre. Ce sont deux collectivités qui décrivent deux territoires voisins, et aucune des deux ne cite de mesure de terrain : nous donnons les deux sans trancher.
La même orientation d’Yvetot ajoute une phrase que l’on n’attend pas dans un document de protection, et qui mérite d’être citée : l’arbre est cependant un élément vivant, et les modes de vie ou les pratiques culturales ayant évolué, les talus boisés ne peuvent aujourd’hui être figés par des protections strictes qui ne permettraient pas leur adaptation.
Un inventaire qui dit lui-même que son dessin est faux
L’atlas des clos-masures annexé au plan d’urbanisme du Havre compte cinq cent quatre-vingt-dix pages, et il porte sur lui-même une note qu’il faut lire en entier, parce qu’elle change de sens deux fois.
Ce document, écrit-il, a été établi par superposition des données cadastrales et de vues aériennes. Ces deux sources présentant des différences techniques de superposition, des décalages visuels peuvent être constatés, l’emprise figurée débordant ou étant décalée par rapport à l’emprise réelle du bâtiment. Ces imperfections graphiques, liées à la nature des fonds de plans officiels, n’affectent pas la portée juridique de l’inventaire. Le repérage au plan vaut désignation de l’objet réel situé à cet emplacement. En cas d’écart, la réalité physique de l’élément sur place fait foi pour l’application de la règle.
Elle commence par admettre que le tracé est décalé, poursuit en affirmant que cela ne retire rien à sa valeur juridique, et finit par donner le dernier mot au terrain contre le plan. Trois propositions, trois positions différentes, dans le même paragraphe.
Au passage, cette note dit comment l’inventaire a été fabriqué : en superposant le cadastre et des vues aériennes. Un clos-masure, en effet, ne se voit que d’en haut. Au sol, c’est une ferme derrière des arbres.
Les chiffres que nous donnons, et ceux que nous ne donnons pas
Le plan d’urbanisme du Havre protège, au titre du code de l’urbanisme, trente-six clos-masures dits remarquables, soit environ trois pour cent des clos-masures du territoire selon son rapport de présentation, et quatre cent dix-sept clos-masures d’intérêt, soit environ quarante pour cent de ceux répertoriés. Trente-six plus quatre cent dix-sept font quatre cent cinquante-trois.
Le critère du niveau remarquable mérite d’être cité, parce qu’il place le talus en tête : conservation ou restauration des talus plantés, constructions traditionnelles et vernaculaires typiques du pays de Caux, présence de mares ou de vergers.
Deux chiffres pour la même chose, dans le même dossier : le support de présentation de l’approbation du 12 février 2026 annonce 451 clos-masures remarquables et d’intérêt inscrits, là où le rapport de présentation du même plan en détaille 453. Deux documents d’une même collectivité ne font pas deux sources : c’est une incohérence interne, de deux unités, et nous donnons les deux chiffres sans en choisir un. Nous ne reconstituerons pas davantage le nombre total de clos-masures existants : les deux pourcentages du rapport impliquent environ mille deux cents si l’on part des trois pour cent des clos-masures du territoire, et environ mille quarante si l’on part des quarante pour cent de ceux répertoriés, deux bases qui ne sont pas formulées de la même façon, et le document ne donne aucun total.
Surtout, aucun de ces nombres ne vaut pour le pays de Caux. Ils portent sur les cinquante-quatre communes d’une seule intercommunalité. Or les trois manoirs dont l’arrêté nomme le talus relèvent de trois intercommunalités différentes : Bernières à Caux Seine Agglo, Montivilliers au Havre Seine Métropole, Yvetot à Yvetot Normandie. Nous n’avons trouvé aucune analyse publiée qui décompte les clos-masures à l’échelle du plateau, et nous n’en inventerons pas.
Nous laisserons aussi à leurs auteurs deux formules que nous avons lues. La communauté de communes d’Yvetot écrit, dans la partie non prescriptive de son document, qu’il est rare de rencontrer des clos-masures présentant encore un espace clos de part et d’autre par un talus planté, des mares, vergers et bâti traditionnel. Celle du Havre écrit que le clos-masure forme un ensemble unique au monde. Ce sont des appréciations de collectivités : celle d’Yvetot figure sous un intertitre qui se déclare non prescriptif, celle du Havre dans une introduction placée hors des blocs que son document signale comme prescriptions. Nous n’avons trouvé aucun décompte qui les étaye.
Vu du ciel, quarante et un kilomètres entre les deux manoirs les plus éloignés
Les trois manoirs dont l’arrêté nomme le talus sont très écartés les uns des autres, et nous avons calculé les distances plutôt que de les estimer, à partir des coordonnées portées par les notices elles-mêmes.
D’Epaville, à Montivilliers, au manoir des Portes, à Bernières : vingt-deux kilomètres quatre. Du manoir des Portes au manoir du Fay, à Yvetot : dix-neuf kilomètres huit. Et d’Epaville au Fay : quarante et un kilomètres deux. C’est l’écartement maximal des trois textes qui protègent nommément un talus planté dans ce pays.
Ce que l’on voit entre les deux, c’est un plateau agricole presque sans relief, où les seules lignes verticales sont ces rectangles d’arbres posés autour des fermes. Le plan d’urbanisme du Havre le dit à sa façon, en chiffres de zonage : sa zone agricole couvre 276,03 kilomètres carrés, soit 52,32 pour cent du territoire intercommunal.
Reste une question à laquelle nous ne répondrons pas, faute de l’avoir vérifiée : nous ne savons pas si les arbres plantés sur ces trois talus en 1992 et en 1994 sont encore debout. Nous n’avons consulté aucune photographie datée, aucun constat de terrain, aucun arrêté postérieur. Un talus protégé par un texte de 1992 reste un talus vivant, et c’est précisément ce que l’une des deux orientations rappelle quand elle refuse de les figer.
Sources : export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, dont chaque notice reprend intégralement les termes de l’arrêté de protection et fait foi juridiquement, interrogé par nos soins le 2 novembre 2026, pour les trois arrêtés cauchois et leur libellé exact, les décomptes de talus planté, talus, cour-masure et manoir, les notices de Betteville et de Bourdemare, et la chronologie du manoir du Fay ; notice PA00101125 du ministère de la Culture, relue en ligne sur la plateforme ouverte du patrimoine, libellé identique à celui de l’export ; plan local d’urbanisme intercommunal de la communauté urbaine Le Havre Seine Métropole, rapport de présentation et support de présentation de l’approbation du 12 février 2026, pour la définition du clos-masure, l’identification au titre de l’article L151-19 du code de l’urbanisme, les trente-six clos-masures remarquables et les quatre cent dix-sept d’intérêt, le chiffre de 451 du support d’approbation, les critères du niveau remarquable, la surface de la zone agricole et le calendrier d’élaboration ; orientation d’aménagement et de programmation consacrée aux clos-masures du même plan, pour les prescriptions de hauteur, de largeur de sommet, de fossés et de densité de plantation ; atlas des clos-masures annexé à cette orientation, pour sa note sur sa propre fiabilité graphique et sur sa méthode d’établissement ; orientation d’aménagement et de programmation de la communauté de communes Yvetot Normandie, pour la hauteur d’environ un mètre cinquante, les essences, les deux ouvertures maximales, la densité de replantation, les reculs de bâti, la phrase sur l’arbre élément vivant, et l’appréciation sur la rareté ; interface publique des données communales pour les appartenances intercommunales des trois communes et pour le nombre de communes de la communauté urbaine. Le nombre total de clos-masures du pays de Caux n’est pas établi, le statut au regard de la liste indicative du patrimoine mondial n’a pas pu être vérifié, et l’état actuel des trois talus protégés n’a pas été constaté.

