Le phare qui se dresse au Cap Lévi, à Fermanville dans le Cotentin, est le second. Du premier, il ne reste rien du tout.
Celui-là était une tour carrée de granit gris, allumée en 1858. La notice de protection du ministère de la Culture écrit que l’ouvrage et son environnement furent totalement détruits par explosion le 28 juin 1944.
La tour actuelle a été rallumée en juillet 1948. Elle ne ressemble pas à la précédente : elle est quadrangulaire mais à faces incurvées, en granit rose, et son fût est surmonté d’une rotonde circulaire.
Quatre ans entre l’explosion et le premier faisceau, avec un fanal de fortune entre les deux.
Ce que le ministère dit de cette rotonde, et ce qu’il faut en faire
La notice de protection ne cache pas son admiration. Les architectes, écrit-elle, imaginèrent une tour quadrangulaire à faces incurvées, en granite rose, et le fût est surmonté d’une rotonde circulaire abritant la chambre de veille, inédite sur le littoral français.
C’est une appréciation du ministère, et nous la rapportons à son compte, parce que le même ministère en publie une autre quelques fiches plus loin.
Nous avons interrogé nous-mêmes, le 2 novembre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices. Quatre-vingt-dix-huit d’entre elles portent le mot phare dans leur dénomination. Trois d’entre elles portent le mot rotonde dans leur texte historique, et le Cap Lévi n’est pas seul.
- Le phare du Grand-Jardin, à Saint-Malo, mis en service en 1949, dont la notice écrit qu’il affiche son appartenance à son époque dans le traitement de la rotonde supérieure, et qu’il est l’un des deux seuls phares de pleine mer de la Reconstruction.
- Le phare de Chassiron, à Saint-Denis-d’Oléron, dont la rotonde est à la base de la tour et sert de logement aux gardiens : ce n’est pas le même dispositif.
L’affirmation du ministère tient donc si on la lit comme une antériorité, 1948 avant 1949, et non comme une exclusivité. Le Cap Lévi est le premier, pas le seul.
Et le plan carré, lui, n’a rien de rare : sur ces mêmes quatre-vingt-dix-huit notices, seize portent le mot quadrangulaire ou la formule tour carrée. Ce qui est présenté comme inédit, ce n’est pas la forme du plan, c’est la rotonde posée en haut du fût. Les quatre-vingt-dix-huit notices sont retenues sur la colonne de dénomination de ce fichier fermé et téléchargeable ; les mots quadrangulaire, tour carrée et rotonde, eux, sont comptés dans le texte historique de ces mêmes notices, et nulle part ailleurs.
Vingt-huit mètres ou trente-six ? Les deux, mais pas de la même chose
Il faut s’arrêter sur un point qui fait trébucher la plupart des pages consacrées à ce phare, et qui vient du ministère lui-même.
La notice de protection écrit : reconstruit en 1947, le phare mesure trente-six mètres de haut. La notice d’inventaire du même ministère, rédigée en 2002, donne pour le même ouvrage une taille générale de vingt-huit mètres, une hauteur au-dessus de la mer de 36,85 mètres et une hauteur focale de vingt-six mètres. La commune de Fermanville donne vingt-huit mètres.
L’explication la plus simple est que la notice de protection a pris la hauteur au-dessus du niveau de la mer pour la hauteur de la tour. Nous ne trancherons pas ce désaccord, mais nous ne présenterons pas non plus ces deux nombres comme deux mesures concurrentes : vingt-huit mètres, c’est la tour ; trente-six mètres et quatre-vingt-cinq, c’est ce que l’inventaire appelle la hauteur au-dessus de la mer. Un phare bâti sur un cap est toujours plus haut que lui-même.
Les hauteurs comparables, ce sont celles des deux tours successives. Le premier phare mesurait trente et un mètres selon la commune, 31,70 mètres selon l’inventaire. Le second en mesure vingt-huit. La tour de 1948 est donc plus courte que celle qu’elle remplace de trois mètres si l’on suit la commune, de 3,70 mètres si l’on suit l’inventaire.
Le premier phare, de 1850 à 1944
| Date | Fait | Source |
|---|---|---|
| 1850 | projet dressé par l’architecte J. de Serry, en complément du plan de Rossel de 1825 | notice d’inventaire du ministère |
| 1854 | ouverture du chantier, le premier entrepreneur étant remplacé en 1856 | même notice |
| 15 juin 1858 | première optique, feu fixe blanc varié d’éclats rouges, de troisième ordre | même notice |
| 31 décembre 1858 | réception définitive des travaux | même notice |
| 20 septembre 1901 | passage à un feu à éclats réguliers rouges de cinq secondes | même notice |
| 28 juin 1944 | destruction totale par explosion | notice de protection ; la commune écrit juin 1944, par l’armée allemande en retraite |
| 1947 à 1948 | reconstruction, feu allumé en juillet 1948 | notice d’inventaire ; la commune et l’inventaire donnent 1948 pour l’entrée en fonction, la notice de protection écrit 1947 |
| 11 mai 2009 | inscription au titre des monuments historiques | notice de protection |
Un détail d’archive amuse : les deux notices du même ministère ne s’accordent pas sur le nom des architectes de la reconstruction. La notice de protection écrit Chauliat et Levavasseur. La notice d’inventaire écrit Levasseur et Chaulliat dans sa liste d’auteurs, puis Levasseur et Chauliat dans son texte. Deux documents, quatre graphies, et nous n’avons pas tranché.
Quant à l’intervalle, il reste flou là où on aimerait qu’il soit net. La commune écrit qu’un fanal provisoire a pris le relais quelque temps, sans dire combien de temps. Nous n’avons pas trouvé d’autre source pour le préciser.
Le viaduc, le granit et le Tue-Vâques
Le phare n’est pas le seul ouvrage de granit de cette commune, et le granit vient d’ici. Le port actuel de Fermanville a ses origines en 1785, liées à l’activité des carrières, et la commune a compté jusqu’à deux mille deux cent six habitants au milieu du dix-neuvième siècle.
Le viaduc qui enjambe la vallée des Moulins a été construit entre 1908 et 1911, en granit de Fermanville, pour la ligne de chemin de fer de Cherbourg à Barfleur. Deux cent quarante-deux mètres de long, cinq mètres de large, trente-deux mètres de hauteur. La ligne a été inaugurée le 8 juillet 1911, et le tortillard, que l’on surnommait ici le Tue-Vâques, est entré en service dès le lendemain.
Il a connu le même sort que le phare. Saboté en 1944 par les Allemands, plusieurs de ses piles centrales détruites, il a été, selon la commune de Fermanville, reconstruit à l’identique et rouvert au trafic en juin 1947. Cette date n’est portée que par la commune : nous n’avons trouvé aucun second document indépendant qui la confirme, et nous la lui attribuons donc.
Nous ne donnerons pas davantage le nombre d’arches de l’ouvrage ni celui des piles détruites. La commune écrit plusieurs piles centrales, sans chiffre, et nous n’en avons trouvé aucun ailleurs. Ce sont par ailleurs deux objets différents, une pile et une arche, qu’il serait commode mais malhonnête de confondre.
La ligne a définitivement fermé en septembre 1950. Le conseil général de la Manche a cédé le viaduc à la commune en 1977, pour un franc symbolique. Il ne figure dans aucune notice de l’export national des immeubles protégés : il n’est donc pas protégé au titre des monuments historiques.
Quatre protections sur une seule commune
Fermanville porte exactement quatre notices dans cet export, et elles dessinent assez bien ce que la commune a d’intéressant.
- Le manoir d’Inthéville, inscrit le 31 octobre 2002.
- La stèle de Marie Ravenel, inscrite le 18 août 2006.
- Le phare du Cap Lévi, inscrit le 11 mai 2009.
- Une batterie d’artillerie côtière, inscrite le 22 octobre 2024.
La deuxième mérite un mot, parce qu’elle relie le granit du phare à quelque chose de plus ancien. Marie Ravenel était meunière et poète, médaille d’or du congrès scientifique et littéraire en 1860. En 1904, une société poétique cherbourgeoise lance une souscription pour inscrire un médaillon sur sa tombe. Le monument est réalisé l’année suivante par la sculptrice Elisa Bloch, avec l’architecte Mesnage.
Et voici le détail : le médaillon, qui représente la poétesse à quarante ans, est, selon la notice du ministère, inséré dans une stèle en forme de menhir afin de rappeler les mégalithes du Val de Saire chers au poète. Un monument de 1905 taillé en faux menhir, à quelques kilomètres d’un phare de 1948 en granit rose, dans un pays qui vit de la pierre depuis le dix-huitième siècle.
Une précision d’honnêteté sur cette femme. La page de la commune écrit qu’elle vécut et mourut à Fermanville en 1983, ce qui est incompatible avec la stèle que la même page date de 1905. La notice du ministère écrit décédée en 1893. C’est cette dernière date que nous retenons, et la coquille est du côté de la commune.
Vu du ciel, un cap entre deux phares
Le Cap Lévi avance dans la Manche à l’est de Cherbourg, sur la côte nord du Val de Saire. Le phare est posé sur la pointe, à 49,696 degrés nord et 1,473 degré ouest, et son faisceau balaie une mer réputée difficile : c’est pour signaler les écueils de cette pointe qu’on l’y a mis en 1858.
Nous avons calculé la distance qui le sépare du phare suivant, et nous donnons le calcul plutôt qu’une approximation : par la formule de haversine, à partir des deux jeux de coordonnées de l’export national, le phare de la Hague, à Goury sur la commune d’Auderville, est à 34,7 kilomètres en ligne droite. Nous n’avons pas calculé la distance jusqu’au phare de Gatteville, de l’autre côté du Val de Saire : ses coordonnées manquent dans ce fichier, et nous préférons ne rien donner plutôt que d’estimer.
Ce qui frappe, vu d’en haut, c’est que tout ici a été refait après 1944. Le phare, sauté le 28 juin. Le viaduc, saboté la même année et rouvert selon la commune en juin 1947. Un fanal de fortune dans l’intervalle, dont personne ne dit combien de mois il a duré. Et, quatre ans après l’explosion, une tour d’un dessin franchement neuf, plus courte que celle d’avant, coiffée d’une rotonde dont le ministère est assez fier pour écrire qu’elle était inédite, et qui ne l’est restée qu’un an.
Sources : notice de protection PA50000064 du ministère de la Culture, lue sur la plateforme ouverte du patrimoine et dans l’export national téléchargé, pour la destruction par explosion le 28 juin 1944, l’ingénieur de Serry, la description de la tour quadrangulaire à faces incurvées et de sa rotonde dite inédite, la mention des trente-six mètres, l’inscription du 11 mai 2009, la parcelle et le régime de propriété ; notice d’inventaire IA50000602 du même ministère, rédigée en 2002, pour le projet de 1850, le plan de Rossel de 1825, le chantier de 1854, la première optique du 15 juin 1858, la réception du 31 décembre 1858, le changement de feu du 20 septembre 1901, la taille de 31,70 mètres de la première tour, celle de 28 mètres de la seconde, la hauteur de 36,85 mètres au-dessus de la mer, la hauteur focale de 26 mètres, le terrain de 5 605 mètres carrés, la lanterne de deux mètres et le numéro d’établissement de signalisation maritime ; commune de Fermanville, pages Patrimoine bâti et Historique, pour la hauteur de 31 mètres de la première tour, la destruction par l’armée allemande en juin 1944, le fanal provisoire, l’entrée en fonction en 1948 et les 28 mètres, le viaduc de 1908 à 1911 et ses dimensions, l’inauguration du 8 juillet 1911, le surnom du tortillard, le sabotage de 1944 et la réouverture de juin 1947, la fermeture de septembre 1950, la cession de 1977, l’origine du port en 1785 et la population du dix-neuvième siècle ; notice PA50000052 du ministère de la Culture pour la stèle de Marie Ravenel, la souscription de 1904, le monument de 1905, la sculptrice Elisa Bloch, la forme de menhir et la date de décès de 1893 ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 2 novembre 2026, pour les 98 notices portant le mot phare, les 5 de la Manche, les 3 contenant le mot rotonde, les 16 au plan quadrangulaire, les 4 notices de Fermanville, l’absence du viaduc et le calcul de distance. La carrière qui a fourni le granit de 1948 et la durée du fanal provisoire ne sont pas établies par les documents que nous avons lus. Trois sites dont le fichier robots interdit l’exploration n’ont pas été lus, et rien n’est conclu de leur contenu.

