Âge de la Terre : dans ses mémoires sur les boulets, Buffon cite la forge de Chameçon, pas la sienne

La grande forge de Buffon, en Côte-d'Or
La grande forge de Buffon, en Côte-d'Or. Photo : Marc Ryckaert, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Buffon a chauffé des boulets au rouge pour en déduire l’âge de la Terre, et il a construit une usine sidérurgique dans son village. On en conclut partout qu’il a fait l’un dans l’autre. Dans les mémoires où il décrit ces boulets, son texte de 1774 cite une autre forge.

Dans les deux premiers mémoires de la partie expérimentale de son introduction à l’histoire des minéraux, publiée cette année-là, la seule forge que Buffon désigne est celle de Chameçon, près de Châtillon-sur-Seine : c’est de là que venait le fer, et les globes de glaise et de grès ont été chauffés « à la même forge », sans que le texte dise laquelle. Montbard et le village de Buffon n’y apparaissent pas comme lieux d’expérience, Montbard seulement comme provenance de marbre et de pierre. Il faut pourtant ajouter que d’autres mémoires du même volume parlent de « mes forges » et de « mon fourneau » : dans le huitième, Buffon situe à son fourneau des expériences sur la consolidation du globe, qu’il rattache à ses boulets pour dater la Terre. Il ne nomme pas le lieu, mais il ne le cache pas non plus.

Trois sources, trois positions

Le dossier ne se tranche pas, et c’est ce qui le rend intéressant. Une revue de culture scientifique coéditée par le musée qui porte le nom du naturaliste écrit que de nombreuses expériences ont eu lieu dans la grande forge. Elle ajoute aussitôt qu’il est difficile de savoir où s’est tenue la première, qu’elle date de 1767, et avance deux pistes, une forge voisine sur l’Armançon ou une forge de Montbard.

Or 1767 pose un problème de calendrier : l’autorisation royale de construire la grande forge est obtenue au début de 1768, d’après une lettre d’octobre 1767. La première expérience serait donc antérieure au chantier, ce qui exclut la grande forge, mais pas les forges que Buffon exploitait déjà : dans sa partie expérimentale, il écrit qu’il y menait des expériences sur la fonte dès 1767 et 1768.

Une troisième source, une ressource universitaire de vulgarisation en sciences de la Terre, attribue sans réserve les expériences aux forges de Buffon. Les trois positions coexistent, et les deux dernières sont institutionnelles. L’article ne les arbitre donc pas : il les rapporte.

La première expérience est datée de 1767, et l’autorisation de bâtir la grande forge de 1768 : le calendrier écarte la grande forge, pas les forges que Buffon avait déjà.

Ce que les expériences mesuraient

Le protocole est d’une simplicité qui explique sa fécondité. On chauffe au rouge des boulets de tailles différentes, puis on mesure le temps qu’ils mettent à redevenir manipulables, puis à revenir à la température ambiante. Le temps de refroidissement croît avec le diamètre selon une loi que l’on peut extrapoler, et l’on en déduit par proportion la durée qu’il faudrait à un globe de la taille de la Terre.

Buffon travaille sur dix boulets de fer, d’un demi-pouce à cinq pouces de diamètre. Il refait les mesures deux fois sur les mêmes boulets sans retenir ces répétitions, puis fait fabriquer six boulets neufs pour vérifier. Pour un globe de fer gros comme la Terre, le premier mémoire aboutit à 96 670 ans jusqu’à la température actuelle ; le chiffre de 74 832 ans, souvent cité, vient d’un calcul ultérieur.

Le détail du protocole vaut d’être rappelé, parce qu’il explique la durée : chaque mesure demande d’attendre le refroidissement complet. Buffon touche le boulet à la main pour la première borne, celle où il cesse de brûler ; pour la seconde, il compare au toucher le boulet chauffé à un boulet identique resté froid dans une cave, le thermomètre ne servant qu’à relever la température de cette cave.

Ce chiffre paraît minuscule aujourd’hui, la Terre étant datée de plus de quatre milliards d’années. Il était énorme en 1774, face à une chronologie biblique de quelques milliers d’années. Et l’important n’est pas le résultat mais la méthode : mesurer en laboratoire pour inférer une durée géologique.

Une usine construite par un naturaliste

La forge elle-même mérite le détour indépendamment de cette controverse. Le chantier commence en 1768, le haut fourneau fonctionne dès 1769, et les autres bâtiments sont achevés en 1772. Ce qui fait son originalité, selon le propriétaire, c’est l’intégration sur un même site des trois ateliers de la chaîne, du haut fourneau à la transformation du fer.

Les chiffres de production et d’effectif, en revanche, demandent de la prudence. On lit 375 tonnes de fonte pour 1778 chez le propriétaire, et 450 tonnes de barres de fer chez des offices de tourisme, sans source primaire identifiée. Un tonnage de fer supérieur au tonnage de fonte est en soi suspect, puisque l’affinage fait perdre de la matière. De même, 300 et 400 ouvriers circulent, mais ces chiffres ne mesurent pas la même chose.

ÉlémentValeurSource
Début du chantier1768, haut fourneau en feu en 1769propriétaire et inventaire régional
Achèvement des bâtiments1772propriétaire et inventaire régional
Premier classement20 décembre 1943, bâtiment de la forgebase POP du ministère de la Culture
Classement en totalitéarrêté du 10 février 2025base POP du ministère de la Culture
Site inscrit2 mars 1945base POP du ministère de la Culture
Ouverture au publicdepuis 1978propriétaire
Pour l’arrêté de 2025, la base du ministère est la seule source identifiable : les sites qui le reprennent recopient sa notice.

Une propriété privée depuis 1860

La forge appartient à la même famille depuis 1860, aujourd’hui à la sixième génération, et elle est ouverte au public depuis 1978. Le propriétaire met lui-même cette continuité en avant.

Les travaux récents sont documentés. Une souscription nationale du patrimoine a apporté 39 975 euros en 2018, et un chantier de restauration des machines, chiffré à 73 000 euros hors taxes, s’étale sur l’année 2026 avec le concours d’une fondation.

Le superlatif qui n’a qu’une source : la formule de plus vieille usine métallurgique d’Europe en état de conservation existe, mais elle ne vient que d’un communiqué de télédiffusion de novembre 2018, repris dans un second contenu de la même maison, dans une tournure passive sans auteur. Deux pages, une source. Elle n’est pas publiée ici.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la grande forge est un village en soi, aligné sur un canal de dérivation pris à l’Armançon. Le haut fourneau et ses ateliers, les logements ouvriers, les jardins, le barrage sur la rivière : tout est tenu par l’eau, qui fournissait l’énergie des soufflets et des marteaux.

C’est cette lecture d’ensemble que le classement de février 2025 a entérinée, en étendant la protection au canal, au barrage, au patouillet où l’on lavait le minerai, aux vestiges d’un chemin de fer à voie étroite et aux jardins. On ne protège plus un bâtiment mais un système.

Reste la question de départ, et elle n’est pas close. Un naturaliste qui écrit sur l’âge de la Terre et construit une usine à feu dans son village : la tentation de relier les deux est irrésistible, et c’est précisément pourquoi il faut ouvrir son texte. Il y nomme une forge, et ce n’est pas la sienne.

Sources : Georges-Louis Leclerc de Buffon, premier et second mémoires de la partie expérimentale de l’introduction à l’histoire des minéraux, 1774 ; revue de culture scientifique coéditée avec le musée Buffon, numéro de l’été 2021 ; base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée de la grande forge ; dossier de l’Inventaire général de la région Bourgogne-Franche-Comté ; site officiel du propriétaire ; Fondation du patrimoine pour les montants de restauration ; ressource de vulgarisation en sciences de la Terre d’une école normale supérieure.

Questions fréquentes

Buffon a-t-il daté la Terre dans cette forge ?

Les sources ne s'accordent pas, et il faut les citer ensemble. Dans les deux premiers mémoires de la partie expérimentale de son introduction à l'histoire des minéraux, publiée en 1774, ceux qui décrivent les boulets, la seule forge que Buffon nomme est celle de Chameçon, près de Châtillon-sur-Seine, d'où venait le fer ; les globes de glaise et de grès ont été chauffés « à la même forge », sans que le texte dise laquelle. Dans d'autres mémoires du même volume, il écrit « mes forges » et « mon fourneau », sans nommer le lieu. Une revue coéditée par le musée Buffon écrit de son côté que de nombreuses expériences ont eu lieu dans la grande forge, tout en admettant qu'il est difficile de savoir où s'est tenue la première, qu'elle date de 1767, soit avant l'autorisation royale de construire. Et une ressource universitaire attribue les expériences aux forges sans réserve.

En quoi consistaient ces expériences ?

À chauffer des boulets au rouge puis à mesurer leur temps de refroidissement, pour en déduire par proportion celui d'un globe de la taille de la Terre. Buffon travaille sur dix boulets de fer, d'un demi-pouce à cinq pouces de diamètre. Il refait les mesures une deuxième et une troisième fois sur les mêmes boulets, mais ne retient que les premières, car ils perdent du poids à chaque chauffe ; il fait ensuite fabriquer six boulets neufs pour vérifier. Extrapolé à un globe de fer gros comme la Terre, le premier mémoire donne 96 670 ans pour atteindre la température actuelle ; le chiffre de 74 832 ans, souvent cité, vient d'un calcul ultérieur, corrigé de la chaleur du Soleil. C'est un chiffre considérable pour son époque.

Quand la forge a-t-elle été construite ?

Le chantier commence en 1768, après une autorisation royale obtenue au début de cette même année, et le haut fourneau est en fonctionnement dès 1769. Les autres bâtiments sont achevés en 1772. La base du ministère de la Culture retient pour sa part deux campagnes, 1768 et 1780.

Qu'est-ce qui est protégé, et depuis quand ?

Quatre actes se sont succédé : un classement du bâtiment de la forge le 20 décembre 1943, un classement en 1985, une inscription le 1er juin 2021, puis un classement en totalité par arrêté du 10 février 2025 qui se substitue à celui de 1985. Ce dernier couvre un périmètre large, avec le canal de dérivation, le barrage sur l'Armançon, le patouillet, les vestiges d'un chemin de fer à voie étroite, une cimenterie, les jardins et plusieurs parcelles. Le site est par ailleurs inscrit depuis le 2 mars 1945.

Est-ce la plus ancienne usine métallurgique conservée d'Europe ?

Cette formule existe, mais sous une seule plume : un communiqué de télédiffusion de novembre 2018, repris dans un second contenu de la même maison, dans une tournure passive sans auteur. Les sources institutionnelles emploient d'autres termes : la base du ministère ne porte aucun superlatif, une organisation européenne du patrimoine parle d'un exemple unique de complexe industriel du XVIIIe siècle, et le propriétaire de chef-d'oeuvre du patrimoine industriel. L'argument d'originalité le plus répandu porte d'ailleurs sur l'intégration des trois ateliers, non sur l'état de conservation.
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