Le 23 février 2026, un arrêté a inscrit au titre des monuments historiques le four à chaux et le débarcadère de Manapany, sur la commune de Saint-Joseph, à La Réunion. Le libellé de cette protection ne porte aucun numéro de parcelle, et ce n’est pas un oubli : le bien se trouve sur une parcelle non cadastrée, sur le domaine public maritime.
Nous citons le libellé tel qu’il est publié, coquille comprise : le four à chaux et le débarcadère, situés au lieu-dit Manapany-les-Bains, sur une parcelle non cadastré, sur le domaine public maritime, tel que figurant en rouge sur le plan annexé. C’est donc ce plan, et non le cadastre, qui dit ce qui est protégé.
Un monument sans parcelle, posé sur un sol que l’État ne peut pas vendre.
Ce que le domaine public maritime change
Le domaine public maritime naturel est inaliénable et imprescriptible : l’État ne peut ni le vendre ni le perdre par le temps. Et comme la notice porte propriété de l’État, le même acteur se retrouve ici dans trois rôles à la fois.
- Propriétaire du bien protégé.
- Gestionnaire du sol sur lequel il repose.
- Autorité qui prononce la protection et qui l’instruit.
La conséquence pratique est écrite dans le code du patrimoine. Pour un immeuble inscrit, le propriétaire doit aviser le préfet de région quatre mois avant toute modification : l’État doit donc se prévenir lui-même. Et l’autorité administrative peut subventionner les travaux d’entretien et de réparation que nécessite la conservation, dans la limite de quarante pour cent de la dépense effective.
Une précision de droit que nous ne franchissons pas : on lit souvent que le domaine public maritime ultramarin comprend une bande de quatre-vingt-un mètres vingt, dite des cinquante pas géométriques. Nous n’écrivons pas ce chiffre pour La Réunion. Dans le code général de la propriété des personnes publiques, cette largeur est rattachée à la Guyane, et le même article dit seulement la bande réunionnaise délimitée, sans en donner la largeur, l’acte de délimitation n’ayant pas été lu par nous. Les quatre-vingt-un mètres vingt que porte le code de l’urbanisme ne sont qu’une valeur de repli.
Trente et une notices dans le même cas, et pour l’essentiel des phares
Nous avons voulu savoir si cette configuration était inhabituelle, et nous avons compté plutôt que de le supposer. Le corpus est l’export national des immeubles protégés, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, interrogé le 4 novembre 2026.
| Mention cherchée dans le champ de précision de la protection | Notices |
|---|---|
| une parcelle non cadastrée | mille deux cent quinze |
| le domaine public maritime | quarante-deux |
| les deux mentions ensemble | trente et une, dont celle-ci |
Une parcelle non cadastrée n’a donc rien d’exceptionnel, c’est une notice sur trente-huit. Le domaine public maritime est moins courant, sans être rare. Et le voisinage de ces trente et une notices est parlant : dix-neuf sont des phares, dont douze bretons, et vingt-sept sont comme celle-ci propriété de l’État. Le statut de Manapany est la règle de ce groupe, pas son exception.
Un fait ressort pourtant de ce tri. Les deux seules notices ultramarines de ce groupe sont réunionnaises, et ce sont aussi ses deux plus récentes : le puits des Anglais à Saint-Philippe le 27 juin 2025, puis ce four le 23 février 2026. En deux cent quarante et un jours, les deux seules additions à cette liste ont été réunionnaises.
Autre singularité, celle-là établie par un filtre simple : cette notice est la seule de tout l’export dont la dénomination porte le mot débarcadère. Les variantes embarcadère, appontement, jetée et ponton n’en rendent aucune.
L’arrêté de 1969 qui a coupé la matière première
Le four cuisait du corail et des galets prélevés dans les lagons pour en faire de la chaux. Cette ressource a été fermée par un acte de 1969, et c’est le fait le mieux établi de ce dossier, parce que deux institutions indépendantes l’attestent sans se recopier.
Un arrêté préfectoral du 9 juin 1969 a interdit la récolte du corail dans les lagons de La Réunion. Une communauté d’agglomération, propriétaire d’un autre four à chaux de l’île où elle a installé une exposition permanente, l’écrit en nommant le préfet signataire et le motif, la destruction massive du lagon. La commune de Saint-Joseph écrit de son côté, pour l’année seulement, qu’en 1969 le préfet Vaudeville a interdit la récolte du corail dans les lagons de la Réunion. Nous avons comparé les deux formulations : aucune des deux ne recopie l’autre, elles divergent sur la conséquence, et le jour comme le numéro de l’arrêté ne viennent que de la communauté d’agglomération.
Le ministère de la Culture date l’ouvrage de 1852 et 1853, et range la campagne principale au troisième quart du dix-neuvième siècle. Il écrit par ailleurs que l’autorisation de la marine de Manapany est révoquée le 13 août 1869 et que l’établissement est resté peu d’années en fonction, quand la commune écrit que de 1853 à 1913 le site a été une porte d’entrée majeure. Seize ans contre soixante : nous rapportons l’écart et nous ne tranchons pas.
Un détail d’archive mérite d’être noté. Dès 1998, une autre notice du même ministère, celle du four de Saint-Leu, nommait déjà celui construit près de la marine de Manapany comme un survivant de la première génération de ces ouvrages. Vingt-huit ans avant sa protection, une notice de l’État le citait donc déjà en exemple parmi les quelques fours de cette génération qui subsistaient.
Vu du ciel, un four au pied d’une falaise
Nous avons d’abord vérifié que le service d’altimétrie de l’État couvre bien La Réunion, plutôt que de le supposer. Sa liste publique en déclare neuf ressources, et aucune ne porte sur la seule France métropolitaine. Celle que l’IGN intitule RGE Alti, France entière, dont la fiche précise métropole, DOM et COM couvertes, rend bien une valeur au point de la notice ; son autre ressource RGE Alti, intitulée France plus DOM par territoire, n’en rend aucune.
Au point exact de la notice, l’altitude est de six mètres trente-huit. En remontant vers l’intérieur sur la même longitude, le profil passe sous le niveau de la mer au rivage, à moins deux mètres vingt-quatre, puis monte à sept mètres, vingt-quatre mètres, et trente-deux mètres soixante-quinze à trois cent quarante-sept mètres de là. Vingt-six mètres de dénivelé entre le point de la notice et ce dernier point, sur trois cent cinquante mètres : c’est la falaise que décrit la notice, et c’est elle qui explique pourquoi il fallait un débarcadère.
Le puits des Anglais, l’autre protection réunionnaise de cette liste, est à quatorze kilomètres huit cent deux, distance que nous avons calculée par la formule de haversine. Sa protection, elle, est partielle : elle exclut nommément le parapet maçonné et les garde-corps, quand celle de Manapany est totale.
Un dernier mot sur le jour du 23 février 2026. Dans cet export, et à sa date, trois protections d’immeubles portent cette date en France, et deux d’entre elles sont sur cette même commune de Saint-Joseph. Ce n’est pas pour autant un jour exceptionnel : le record réunionnais est de treize protections le même jour, le 22 octobre 1998. L’île compte deux cent six notices protégées, que nous avons décomptées par les deux voies, par nom avec filtre départemental et par code communal, qui rendent exactement le même ensemble.
Sources : notice PA97400165 du ministère de la Culture, lue dans l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques et sur la plateforme ouverte du patrimoine, pour l’inscription par arrêté du 23 février 2026, le libellé intégral avec sa coquille, la mention de la parcelle non cadastrée et du domaine public maritime, la dénomination de four à chaux et de débarcadère, la datation de 1852 et 1853, la propriété de l’État, le lieu-dit et les coordonnées ; notice PA97400162 du même ministère, pour le puits des Anglais de Saint-Philippe, sa date du 27 juin 2025 et son inscription partielle excluant le parapet et les garde-corps ; notice PA97400009 du même ministère, pour la mention, dès 1998, du four construit près de la marine de Manapany ; exposition permanente d’une communauté d’agglomération réunionnaise propriétaire d’un autre four à chaux, et page de la commune de Saint-Joseph, deux institutions indépendantes dont nous avons comparé les textes, pour l’arrêté préfectoral du 9 juin 1969 interdisant la récolte du corail ; code général de la propriété des personnes publiques pour l’inaliénabilité du domaine public maritime, et code du patrimoine pour l’obligation d’aviser le préfet de région quatre mois avant toute modification d’un immeuble inscrit et pour le plafond de quarante pour cent de la dépense effective ; service d’altimétrie de l’IGN, ressource RGE Alti France entière dont nous avons vérifié la couverture ultramarine, et nos propres calculs de haversine avec un rayon de 6 371,0088 kilomètres, pour les altitudes, le profil et la distance ; export national des immeubles protégés, quarante-six mille sept cent soixante et une notices, interrogé par nos soins le 4 novembre 2026, pour les mille deux cent quinze notices dont le champ de précision de la protection porte la mention d’une parcelle non cadastrée, les quarante-deux dont ce même champ porte celle du domaine public maritime, les trente et une qui portent les deux, leur répartition par région et par dénomination, l’unique notice de dénomination débarcadère, les deux cent six notices de l’île rendues par les deux voies, les trois protections du 23 février 2026 et le record de treize protections du 22 octobre 1998. Ne sont pas établis : le texte intégral de l’arrêté du 23 février 2026, que le ministère déclare consultable sur place seulement, le plan annexé et son tracé, la largeur de la bande du domaine public maritime à La Réunion, l’acte qui la délimite n’ayant pas été lu, la durée réelle d’activité de la marine, les volumes produits par le four, et tout lien de ce site précis avec l’histoire de l’esclavage, qu’aucune source que nous avons lue n’établit.

