Sous la ville haute de Trôo, dans le Loir-et-Cher, il y a un réseau de galeries creusées de main d’homme dans le tuffeau. Il appartient à la commune, il est fermé par un portail, et presque personne n’y entre.
Les seuls visiteurs autorisés sont les compteurs de chauves-souris, une fois l’an, pendant les dénombrements d’hiver.
Et le plus curieux n’est pas là. Ce creusement entièrement humain, l’État ne le protège pas comme du patrimoine bâti : il le protège au titre de la protection de la nature, pour les chauves-souris qui y hibernent.
Des caves taillées par des hommes, rangées en 2006 dans la case des grottes.
Un habitat d’intérêt communautaire sous un village
Le site s’appelle Coteaux calcaires riches en chiroptères des environs de Montoire-sur-le-Loir, et il porte le code FR2400564. Son document d’objectifs, réalisé par un bureau d’études pour la direction régionale de l’environnement et validé par le comité de pilotage le 24 mars 2006 en sous-préfecture de Vendôme, est explicite sur ce qui a justifié sa création.
Sur le plan faunistique, écrit-il, c’est le réseau de galeries souterraines de Trôo qui a justifié la proposition du site d’importance communautaire. Autrement dit, ce n’est ni la pelouse à orchidées, ni les coteaux du nom du site, mais ce qui est sous les maisons.
Le même document attribue aux cafforts municipaux un code précis dans la nomenclature européenne des habitats : le 8310, grottes naturelles et artificielles non exploitées par le tourisme. La formule mérite d’être lue deux fois. Elle range des caves taillées à la main dans la même case que des grottes, à la condition expresse qu’on n’y fasse pas visiter.
Ce que nous ne pouvons pas écrire : que le 8310 figure aujourd’hui parmi les habitats qui justifient officiellement la désignation du site. L’arrêté du 24 mars 2014 qui désigne la zone spéciale de conservation renvoie la liste des habitats et des espèces à une annexe, et nous n’avons pas lu cette annexe : elle n’est consultable qu’en préfecture, en mairie ou à la direction régionale. Un projet d’arrêté modificatif, soumis à consultation du public du 11 février au 4 mars 2021, ne mentionne de son côté qu’un seul habitat, le 6210, celui de la pelouse sèche. Mais c’est un projet, il porte la mention d’un numéro à attribuer ultérieurement et la mention Fait le, sans date, et nous n’avons pas établi qu’il a été signé. L’absence d’un code dans un projet ne vaut pas décision. Ce qui est établi et dicible : en 2006, le document d’objectifs du site identifiait les cafforts municipaux comme habitat 8310.
Ce que l’arrêté dit, et ce qu’il ne dit pas
L’arrêté du 24 mars 2014 a été publié au Journal officiel du 1er avril 2014. Il désigne le site FR2400564 en zone spéciale de conservation, dans le département de Loir-et-Cher, sur une partie du territoire de trois communes nommées : Montoire-sur-le-Loir, Thoré-la-Rochette et Trôo. Il renvoie le périmètre à une carte d’assemblage et deux cartes de détail annexées.
Il ne nomme ni caves, ni cavités, ni galeries, ni carrières. Le mot coteaux n’y figure que dans l’intitulé du site. Un arrêté protège exactement ce qu’il nomme, et celui-là nomme des communes et des cartes. Tout ce que l’on sait du souterrain vient de l’étude de terrain, pas de l’acte.
Détail de procédure qui dit quelque chose du lieu : la consultation du public sur le projet d’arrêté s’est tenue du 12 février au 6 mars 2014, et les motifs publiés par le ministère constatent qu’aucun avis n’a été émis. Le texte a donc été conservé dans la version soumise à consultation.
Deux cents ou trois cents chauves-souris, selon ce qu’on compte
Les comptages sont l’œuvre d’une association naturaliste et d’un érudit local, et le document d’objectifs les cite comme tels. Il faut les donner avec leur auteur et leur périmètre, sinon ils se contredisent pour rien.
- Pour les cafforts seuls, Michel Gervais écrit en mai 2000 que la cavité accueille en hiver quelque deux cents chauves-souris, avec neuf des seize espèces de la vallée du Loir, et qu’elle est la cavité la plus importante du Vendômois pour l’hivernage.
- Pour Trôo et Saint-Quentin réunis, le document d’objectifs donne une moyenne hivernale d’environ trois cents individus, avec une grosse majorité de murins à oreilles échancrées, et ajoute que cela représente environ deux pour cent des effectifs dénombrés en région Centre.
- Les deux phrases sont dans le même document. La seconde relativise la première : la plus importante du Vendômois est aussi, à l’échelle de la région, modeste.
Quelques chiffres d’espèces, tous rapportés à l’hiver 2002-2003 sauf mention : vingt-deux grands murins dans les cafforts, soit plus de quinze pour cent des grands murins recensés dans le nord du Loir-et-Cher ; deux cent cinquante murins à oreilles échancrées à Trôo sur plus de trois cents en vallée du Loir ; vingt-cinq grands rhinolophes, contre un maximum de cinquante-quatre relevé le 11 février 1990. Les cafforts font partie des quatre cavités de la vallée du Loir à accueillir plus de dix individus en hibernation.
Ces données s’arrêtent à l’hiver 2002-2003 pour Trôo, et à l’hiver 2003-2004 pour les comparaisons régionales, parce que le document est de 2006. Des suivis plus récents existent, dont un jeu de données déposé par l’association en 2019 sur un portail international, que nous n’avons pas interrogé. Nous ne disons donc pas que ce sont les derniers chiffres connus.
Trois réseaux dans le même coteau, et un seul fermé
La distinction est nette dans le document d’objectifs, et elle explique pourquoi un village qui vit du troglodytisme peut abriter un réseau interdit.
| Réseau | Propriétaire et accès | Intérêt pour les chauves-souris |
|---|---|---|
| Le Petit Dansoué, à l’est | la commune ; interdit au public, portail de bois surmonté d’une grille calibrée pour le passage des chauves-souris | c’est lui qui a justifié la proposition du site |
| Les Montaigus, plus bas | une association ; aménagés pour les visites touristiques, sécurisés et éclairés | le document écrit qu’ils ne présentent pas d’intérêt chiroptérologique |
| Lusignan, au-dessus du réseau touristique | non visité officiellement ; accès par un petit boyau étroit et une entrée perchée en milieu de falaise abrupte | non précisé |
Deux puits font communiquer le réseau souterrain avec la surface, et le document les nomme : le puits des Areineries et le puits du Louvre, ce dernier au cœur de la propriété du Louvre.
Ce nom de Louvre mérite un arrêt, parce qu’il relie deux administrations qui ne se parlent pas. La notice de protection du système défensif de Trôo nomme, dès l’inscription du 12 février 2007, les sols et vestiges de la tour maîtresse dite du Louvre, que le classement du 19 décembre 2008 appelle la résidence dite du Louvre. Le puits du Louvre du naturaliste et la tour maîtresse du Louvre de l’archéologue désignent le même point du village, l’un vu par le dessous, l’autre par le dessus.
Sept notices, et presque rien pour le troglodytisme
Nous avons interrogé nous-mêmes, le 1er novembre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices.
- Trôo en porte sept. Le système défensif de la commune, inscrit par arrêté du 12 février 2007 puis classé par arrêté du 19 décembre 2008, qui englobe les deux mottes féodales, deux portes, la tour maîtresse et des portions d’enceinte. L’église Saint-Martin et l’ancien prieuré Notre-Dame-des-Marchais, classés par liste de 1862. Les ruines de la maladrerie Sainte-Catherine, classées en 1889. Une croix de chemin, inscrite en 1928. Le monument aux morts, inscrit le 5 janvier 2021. Et le Puits qui parle, inscrit le 11 mars 1935.
- La notice de ce puits tient en deux phrases : un puits recouvert d’un abri en charpente en petites tuiles de bois, et un écho d’une grande netteté. Elle ne donne aucune profondeur. Des profondeurs circulent sur des pages touristiques, sans origine identifiable : nous ne les reprenons pas.
- Le mot troglodyt, cherché dans tout l’export, rend trente-sept notices en France. Aucune du Loir-et-Cher ne le porte dans son intitulé ; celles du département qui ressortent le font par une mention interne, les cuisines troglodytes du château de la Possonnière à Couture-sur-Loir, ou l’habitat troglodytique de la motte au manoir de Matval à Bonneveau.
- Une seule notice du Loir-et-Cher est qualifiée de rupestre dans cet export : la chapelle Saint-Gervais des Roches-l’Évêque, classée le 25 août 1943, dont trois fragments de peinture sont conservés, le premier daté de la fin du douzième siècle.
Cette dernière observation est une absence constatée dans un corpus fermé et téléchargeable, donc opposable, mais pour ce corpus seul. Et il faut l’énoncer prudemment : le pays troglodytique du Bas-Vendômois est très peu protégé comme tel au titre des monuments historiques, ce qui ne dit rien de ce qui existe sur le terrain.
Une curiosité de calendrier, en face de Trôo sur l’autre rive : l’église de Saint-Jacques-des-Guérets a été classée par arrêté du 15 avril 1955, mais sa notice mentionne que ses peintures murales l’avaient été comme objets mobiliers le 12 août 1891. Les peintures ont donc été protégées soixante-quatre ans avant les murs qui les portent. Le calcul est le nôtre, les deux dates sont dans la notice.
Vu du ciel, un éperon entre deux vallons
La forme du lieu explique tout le reste. Le Petit guide de Trôo d’Évelyne Serjénian, publié en 2001 par les Amis de Trôo et cité par le document d’objectifs, décrit Trôo limité à l’ouest par la vallée en direction de Bonneveau et à l’est par le ravin de la Gouffrande : un site défensif de premier ordre grâce à son élévation de soixante mètres au-dessus de la rivière, entre les Cénomans, les Turons et le Vendômois, et dont la configuration autour d’un éperon facilitera la fortification. Le même texte ajoute que les caves et galeries creusées dans le tuffeau complétaient un système de défense permettant le repli des habitants et l’approvisionnement des guerriers.
Nous avons voulu vérifier ce dénivelé plutôt que le recopier. Un profil de trente points calculé sur le modèle altimétrique de l’IGN, du fond de vallée vers le nord, donne un peu moins de soixante-deux mètres en bas et de cent vingt-cinq à cent trente-deux mètres sur le plateau de la ville haute. L’escarpement se concentre sur une bande étroite : soixante-trois mètres de dénivelé sur environ cent cinquante-six mètres de distance horizontale. Notre mesure recoupe la valeur publiée, en la dépassant légèrement. C’est un calcul que nous avons fait, sur une donnée publique dont la notice indique une précision variable selon la source.
La roche, elle, se laisse creuser. Le document d’objectifs explique que ce sont ces couches crayeuses, constituées de roches tendres, faciles à tailler, qui dans un contexte de falaises ont permis la mise en place d’un troglodytisme spécialement original dans le Bas-Vendômois. Henri Mésange, dans Troglos et perreyeux en vallée du Loir, 2002, cité par le même document, ajoute la raison technique de la stabilité : la présence de bancs de silex plus durs dans la couche sénonienne permet d’assurer la stabilité du toit, et cette roche, de porosité moyenne et peu fissurée, limite les circulations d’eau.
Il donne aussi l’ordre de grandeur qui remet le village à sa place dans le temps : les dépôts de la mer de craie représentent approximativement trois siècles pour un centimètre d’épaisseur, soit trente mille ans par mètre. Les galeries ont donc été percées dans quelques dizaines de millions d’années de sédiments, pour y faire tenir des hommes, puis des chauves-souris.
La commune compte aujourd’hui trois cent neuf habitants pour mille trois cent vingt hectares, selon l’interface publique des données communales, qui ne précise pas le millésime du recensement. Un réseau ouvert aux visites, un réseau fermé, un troisième non visité officiellement, sept notices de protection et deux cents chauves-souris comptées dans les cafforts : le compte d’un village haut de soixante mètres.
Sources : document d’objectifs du site Natura 2000 FR2400564, Coteaux calcaires riches en chiroptères des environs de Montoire-sur-le-Loir, réalisé par le bureau d’études Ouest Aménagement pour la direction régionale de l’environnement et validé par le comité de pilotage le 24 mars 2006, lu intégralement sur le serveur de données de la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement du Centre-Val de Loire, pour la justification du site par les galeries, la fermeture du réseau municipal, l’habitat 8310, les trois réseaux, les deux puits, la géologie et les comptages cités ; arrêté du 24 mars 2014 portant désignation du site en zone spéciale de conservation, publié au Journal officiel du 1er avril 2014, lu sur la base réglementaire de l’Ineris, pour les trois communes nommées et le renvoi aux annexes ; motifs de la décision publiés par le ministère chargé de l’environnement, pour la consultation du 12 février au 6 mars 2014 et l’absence d’avis ; projet d’arrêté modificatif soumis à consultation du public du 11 février au 4 mars 2021, pour la liste révisée d’un habitat et de six espèces ; Michel Gervais, Le Bas Vendômois numéro 8, mai 2000, cité par le document d’objectifs, pour les deux cents chauves-souris et les neuf espèces dans les cafforts ; association Perche Nature, citée par le même document, pour les comptages par espèce ; Petit guide de Trôo d’Évelyne Serjénian, 2001, cité par le même document, pour l’élévation de soixante mètres et l’usage défensif des caves ; Henri Mésange, Troglos et perreyeux en vallée du Loir, 2002, cité par le même document, pour les caves fortes, la stabilité du toit et l’épaisseur des dépôts ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 1er novembre 2026, pour les sept notices de Trôo, les dates de protection, la notice du Puits qui parle, le décompte du mot troglodyt et la chapelle rupestre des Roches-l’Évêque ; service de calcul altimétrique de l’IGN pour notre profil de trente points ; interface publique des données communales pour la population et la superficie. L’annexe de l’arrêté de 2014 et l’arrêté municipal du 29 septembre 1995 n’ont pas été lus. La fiche descriptive du site sur le portail national du patrimoine naturel n’a pas pu être lue.

