L’Estérel est rouge, et tout le monde le sait. Mais la pierre que ses carrières ont expédiée pendant des décennies n’était pas rouge : elle était grise, et localement connue sous le nom de porphyre bleu.
Deux roches cohabitent dans ce massif, et on les confond constamment. Le rouge vient d’une rhyolite du Permien, roche volcanique que l’atlas départemental des paysages du Var dit expressément appelée à tort porphyre rouge. Une ressource universitaire indépendante situe cette rhyolite aux alentours de deux cent soixante-quinze millions d’années.
La pierre extraite au cap Dramont est tout autre : l’estérellite, une microdiorite quartzique issue d’une intrusion de l’Oligocène, décrite comme grise, parfois bleutée. Entre les deux roches, il y a plus de deux cents millions d’années d’écart, et une différence de nature.
Deux roches, deux âges, et le même mot de porphyre pour les deux.
Un nom qui peut tout brouiller
Le mot porphyre, en géologie, désigne une texture et non une roche précise. Employé pour le rouge du massif, il est impropre, et l’atlas des paysages le signale. Employé pour la pierre grise des carrières, sous la forme porphyre bleu de l’Estérel, c’est le nom sous lequel la roche est localement connue.
Le résultat est qu’un visiteur qui lit porphyre deux fois croit lire le même mot deux fois. Il imagine donc que le pavé posé loin du massif est taillé dans la falaise rouge qu’il a sous les yeux. Ce n’est pas le cas.
Cette distinction n’est pas une subtilité d’érudit : elle décide de ce que l’on peut dire de l’histoire économique du massif. Les carrières n’exploitaient pas le paysage que l’on vient voir.
| Roche | Nature | Couleur | Époque |
|---|---|---|---|
| Rhyolite | roche volcanique | rouge | Permien, environ 275 millions d’années |
| Estérellite | microdiorite quartzique | grise, parfois bleutée | intrusion de l’Oligocène |
Où sont partis les pavés, et pourquoi nous ne le savons pas
C’est le point faible du dossier, et nous préférons l’exposer plutôt que de le combler. Une publication municipale de 2025 cite comme destinations Marseille, Nîmes, Toulouse, Bordeaux, l’Italie, le Maroc, la Roumanie et l’Argentine. Aucune de ces destinations n’est datée.
Et toutes les autres versions que nous avons lues, qu’elles viennent d’associations, de panneaux ou de fédérations, remontent à la même chaîne de sources locales. Ce sont des reprises, pas des confirmations indépendantes. Nous attribuons donc cette liste à la Ville, et à elle seule.
Deux destinations que nous écartons : une grande place parisienne et des colonnes romaines antiques. La première ne repose que sur un panneau d’exploitant et un compte rendu d’association, sans aucune source datée. La seconde ne vient que d’une encyclopédie collaborative. Ce sont les destinations les plus flatteuses.
Les chiffres de production ne valent pas mieux. On lit dix mille cinq cent quatre-vingts pavés par jour en 1899 chez une fédération, et deux mille sept cents en 1907 chez une association. Un tel écart en huit ans est peu plausible sans registre pour l’étayer, et les registres de l’ancienne maison des carriers n’ont pas été consultés.
- Le début de l’exploitation est daté de 1864, du milieu du dix-neuvième siècle ou de 1883 selon la source.
- La fin de la fabrication des meules est située au dix-huitième, au dix-neuvième ou au vingtième siècle selon les pages.
- La route de la corniche est datée de 1903 ou de 1905 par le même atlas, à deux endroits différents.
Deux événements géologiques séparés de plus de deux cents millions d’années
Pour saisir pourquoi les deux roches n’ont rien à voir, il faut remonter leur formation. La rhyolite rouge est l’épisode le plus ancien : une éruption du Permien, que la ressource universitaire consultée situe aux alentours de deux cent soixante-quinze millions d’années. Elle a construit le massif tel qu’on le voit.
L’estérellite, elle, résulte d’une intrusion bien plus tardive, de l’Oligocène : un magma monté dans des roches déjà en place, qu’il recoupe et métamorphise à leur contact. La lithothèque régionale attribue son emploi pour les ballasts, les enrochements et les routes pavées à sa résistance aux contraintes.
Autrement dit, les carrières du Dramont n’exploitaient pas le massif rouge : elles exploitaient un accident plus récent, logé dedans. La lithothèque régionale situe cette roche dans la région d’Agay et du cap Dramont, et cite aussi une carrière romaine à Boulouris et l’exploitation actuelle des Grands Caous.
Un massif que les corpus nationaux ignorent
Sur les protections, deux sources officielles se contredisent, ce qui est assez rare pour être noté. L’atlas des paysages de 2007 range encore parmi les sites classés la rade d’Agay et le cap Dramont, en plus du massif de l’Estérel oriental. Une fiche de 2008 indique que le décret du 3 janvier 1996 a classé ce massif sur quatorze mille trois cents hectares en abrogeant les protections plus anciennes incluses dans son périmètre, dont celle de la rade d’Agay et du cap Dramont. Nous n’avons pas pu lire ce décret, seulement les extraits de la fiche, et nous ne tranchons pas.
Au titre des monuments historiques, en revanche, le constat est net : l’export national de 46 761 notices ne rend rien pour le Dramont, Agay, Anthéor, Boulouris ni le mont Vinaigre, et rien non plus pour les mots rhyolite et estérellite. Cette absence vaut pour ce corpus fermé.
Nous ne donnons aucune surface d’incendie, faute d’avoir trouvé une source datée, alors que le massif est régulièrement touché. Et les arrêtés qui ferment l’accès en période de risque ne sont pas des interdictions permanentes : ils valent pour des périodes et des zones définies, que nous n’avons pas pu lire.
Vu d’en haut, l’Estérel est une tache rouge jetée entre la Méditerranée et l’arrière-pays, découpée en crêtes acérées qui tombent dans l’eau. La roche grise qui a fait vivre le cap Dramont ne s’y extrait plus : la carrière du Dramont est aujourd’hui un plan d’eau, et la même roche s’exploite encore aux Grands Caous, sur la commune de Saint-Raphaël.
Sources : atlas départemental des paysages du Var, publié en 2007 par les services de l’État, pour la rhyolite, la formule appelée à tort porphyre rouge, le mont Vinaigre et la corniche ; lithothèque régionale de l’académie d’Aix-Marseille, 2009, pour l’estérellite et sa nature ; ressource universitaire de l’École normale supérieure de Lyon, 2020, pour l’âge de la rhyolite ; publication municipale de Saint-Raphaël, 2025, pour la liste des destinations des pavés, source unique ; fiche des services de l’État de 2008 pour l’abrogation des protections par le décret du 3 janvier 1996 ; export national des immeubles protégés du ministère de la Culture, 46 761 notices ; modèle altimétrique de l’institut géographique national pour notre mesure du mont Vinaigre. Les registres de l’ancienne maison des carriers n’ont pas été consultés, et le décret de 1996 n’a pas été lu directement.

