Une conduite de deux cents mètres de dénivelé en 1869, un mot popularisé en 1889 : la houille blanche, au pied de Belledonne

Le lac Blanc et les crêtes cristallines de la chaîne de Belledonne, en Isère
Un lac d'altitude de Belledonne : de l'eau turquoise dans une cuvette de roche cristalline. Photo : Hélène Rival, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

En 1869, à Lancey, au pied de la chaîne de Belledonne, l’ingénieur Aristide Bergès exploite l’énergie hydraulique par une conduite forcée d’environ deux cents mètres de dénivelé. L’expression houille blanche, elle, s’est popularisée vingt ans plus tard, et personne ne sait vraiment qui l’a forgée ni quand.

En vidéo : la conduite forcée de 1869 à Lancey et les six versions de l'origine du mot houille blanche

Le fait technique est établi deux fois. La notice nationale du site décrit la conduite forcée mise en place en 1869. Et un tableau publié en 2015 dans une encyclopédie de l’énergie donne, pour cette année-là, un diamètre de trois cents millimètres, une longueur de mille six cents mètres et une hauteur de chute de deux cents mètres.

Deux cents mètres de dénivelé, dans une vallée industrielle, c’est une force considérable, et c’est tout l’enjeu : la puissance d’une installation hydraulique dépend à la fois de la hauteur de chute et du débit, et en montagne une haute chute permet de se contenter d’un faible débit.

Deux cents mètres de chute en 1869. Le mot qui dit cette force est popularisé en 1889.

Attention au nombre trois cents

Ce dossier contient un piège de lecture dont il faut se méfier, parce qu’il est très facile à reproduire. Dans le tableau de 2015, la ligne de 1869 porte le nombre trois cents. Ce nombre est un diamètre, exprimé en millimètres. Il ne s’agit pas d’une hauteur de chute.

Or une valeur de trois cents mètres de chute existe bien dans la littérature : elle figure dans un compte rendu de 1936, paru dans la Revue de géographie alpine, d’un livre publié en 1935. Les deux nombres coïncident par hasard, et il serait faux de croire que le tableau de 2015 confirme le compte rendu de 1936 : le trois cents du tableau est un diamètre de tuyau, pas un dénivelé de montagne.

Nous retenons donc deux cents mètres, valeur portée par les deux sources principales, et nous signalons l’autre pour ce qu’elle est : une donnée isolée, dans une publication ancienne.

Six versions pour un seul mot

Sur l’origine de l’expression houille blanche, les sources se contredisent de manière spectaculaire, et aucune ne produit le document fondateur.

  • La notice nationale écrit que le terme est apparu lors de l’Exposition de 1889.
  • Une société savante parle d’une popularisation en 1889, ce qui n’est pas la même chose qu’une apparition.
  • Une encyclopédie évoque une note de 1880, qu’elle ne référence pas.
  • Un magazine municipal avance 1878.
  • Un auteur de 2009 l’attribue, au conditionnel, à un homme politique mort en 1861.
  • Et un article de 1914 rapportait déjà deux attributions concurrentes sans trancher.

Nous écrivons donc que le mot a été popularisé en 1889, formule portée par la société savante, la notice nationale écrivant pour sa part apparu, et nous nous gardons d’écrire qu’il a été inventé à cette date, ni par qui que ce soit. Aucun document daté du premier emploi n’a pu être lu.

Ce que l’inscription de 1992 protège, et ce qu’elle laisse dehors : l’arrêté du 23 juillet 1992 vise les conduites de 1869 et de 1889 dans leur portion basse, la maison de l’industriel et le site de la première usine, avec des références cadastrales précises. Il ne mentionne ni les portions hautes des conduites, ni les bâtiments de la papeterie. Une inscription désigne, elle ne généralise pas.

ÉlémentCe qui est établiSource
Conduite forcée1869, environ 200 mètres de dénivelénotice nationale et encyclopédie de l’énergie
Diamètretrois cents millimètrestableau de l’encyclopédie, 2015
Longueurmille six cents mètresmême tableau
Expression houille blanchepopularisée en 1889société savante ; la notice nationale écrit apparu
Protectioninscription partielle du 23 juillet 1992export national, notice PA00117376
Comptage des lacsaucun comptage publié trouvésources touristiques sans auteur ni date
L’altitude du point culminant ne figure pas ici : la base cartographique de l’institut géographique cote le Grand Pic à 2 978 mètres, la valeur de 2 977 circule ailleurs, et notre mesure donne 2 938,7 mètres au plus haut de notre grille.

Un piège d’interrogation à signaler

En interrogeant l’export national des immeubles protégés, nous avons rencontré une difficulté qui mérite d’être dite, parce qu’elle fabrique de fausses absences. Une requête sur un nom de commune écrit sans apostrophe ne rend rien, alors que la même requête avec l’apostrophe rend deux notices.

C’est exactement le genre d’artefact qui conduit à écrire qu’un lieu n’est pas protégé alors qu’il l’est. Nous avons donc repris les interrogations sous les deux formes. Avec cette précaution, aucune notice ne contient les mots Belledonne ou Sept Laux, et aucune ne concerne Chamrousse, Allevard ni Allemond.

Cette absence ne vaut, comme toujours, que pour cet export de 46 761 notices : elle ne dit rien des inventaires régionaux ni des autres régimes de protection.

Un fragment de fond d’océan dans les crêtes

La chaîne est un massif cristallin externe, avec une couverture sédimentaire sur ses basses pentes occidentales. Mais son élément le plus remarquable se trouve en altitude : à Chamrousse affleure un fragment de fond océanique ancien.

Son âge est donné à quatre cent quatre-vingt-seize millions d’années, avec une incertitude de six millions. Réserve de méthode : cette datation ne repose que sur une seule équipe de chercheurs, dont les deux publications comptent pour une source. Un géologue régional confirme en revanche, de manière indépendante, l’existence même de cette ophiolite.

Le même géologue conteste en outre le rattachement des amphibolites du Grand Pic à cet ensemble, et critique une carte qui l’affirme. Nous rapportons donc le fragment océanique comme établi, et son extension aux crêtes du Grand Pic comme discutée.

Sur le point culminant, nos mesures et les valeurs publiées ne se rejoignent pas tout à fait. Le sommet tombe sur la commune iséroise d’Allemond, à moins de trois cents mètres de Sainte-Agnès. Notre grille donne 2 938,7 mètres au plus haut, là où la valeur de 2 977 mètres circule dans la littérature régionale et encyclopédique, tandis que la base cartographique de l’institut géographique cote ce sommet à 2 978 mètres. Nous donnons les deux sans les opposer.

Vu d’en haut, Belledonne est une barrière étroite et dentelée, posée de biais au-dessus de la vallée de l’Isère, criblée de petits lacs dont nous n’avons trouvé aucun comptage officiel. Au pied de cette barrière, à Lancey, ce sont les portions basses des conduites de 1869 et 1889 qui sont inscrites : c’est là que se joue une partie de cette histoire.

Sources : export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques du ministère de la Culture, 46 761 notices, notice PA00117376, pour la conduite de 1869, l’inscription du 23 juillet 1992 et son périmètre, et pour l’apparition du terme lors de l’Exposition de 1889 ; encyclopédie de l’énergie, 2015, pour le tableau donnant diamètre, longueur et hauteur de chute ; société savante d’hydrotechnique pour la popularisation du terme ; article de géographie alpine de 1936 pour la valeur isolée de trois cents mètres de chute ; travaux d’une équipe de géologues pour la datation de l’ophiolite de Chamrousse, source unique, et publication d’un géologue régional pour la confirmation de son existence et la contestation de son extension ; données géographiques et modèle altimétrique nationaux pour nos mesures de sommet et de plans d’eau, faites pour ce dossier. Aucun document daté du premier emploi de l’expression n’a pu être lu, et aucun comptage publié des lacs n’a été trouvé.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qui s'est passé à Lancey en 1869 ?

La mise en service d'une conduite forcée d'environ deux cents mètres de dénivelé, au pied de la chaîne de Belledonne. Deux sources l'établissent : la notice nationale du site, et un tableau publié en 2015 dans une encyclopédie de l'énergie, qui donne pour l'année 1869 un diamètre de trois cents millimètres, une longueur de mille six cents mètres et une hauteur de deux cents mètres.

Est-ce trois cents mètres de chute ?

Non, et c'est un piège de lecture classique. Dans le tableau de 2015, le nombre trois cents est un diamètre exprimé en millimètres, pas une hauteur. La seule source lue qui avance trois cents mètres de chute est un compte rendu de 1936 publié dans la Revue de géographie alpine. La valeur établie est de deux cents mètres.

Qui a inventé l'expression houille blanche ?

Personne ne le sait avec certitude, et six versions circulent. La notice nationale écrit que le terme est apparu lors de l'Exposition de 1889. Une société savante parle d'une popularisation en 1889. Une encyclopédie évoque une note de 1880 qu'elle ne référence pas. Un magazine municipal avance 1878. Et un auteur de 2009 l'attribue, avec un conditionnel, à un homme politique mort en 1861. Un article de 1914 rapportait déjà deux attributions concurrentes sans trancher. Nous écrivons donc popularisé en 1889, et jamais inventé.

Qu'est-ce qui est protégé à Lancey ?

Une partie seulement, par une inscription du 23 juillet 1992. Elle vise les conduites de 1869 et de 1889 dans leur portion basse, la maison de l'industriel et le site de la première usine, avec des références cadastrales précises. Elle ne mentionne ni les portions hautes des conduites, ni les bâtiments de la papeterie. Une inscription protège exactement ce qu'elle désigne.

Combien y a-t-il de lacs dans Belledonne ?

Aucun comptage publié n'a été trouvé. Le chiffre de soixante-dix annoncé par un site touristique, que nous n'avons pu lire que par un extrait de moteur de recherche, ne montre ni auteur, ni date, ni périmètre. Nous avons nous-mêmes dénombré soixante-treize plans d'eau au-dessus de mille huit cents mètres dans un périmètre que nous avons fixé, sur les données géographiques nationales, mais ce n'est pas un comptage institutionnel et la classification de ces données réserve des surprises : dix-sept seulement y sont rangés dans la catégorie des lacs.
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